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LIMINAIRE
Les lignes de désir : un été pour écrire



Cinquième semaine de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pendant 10 semaine dont vous trouverez sur tiers livre les propositions d’écriture développées, avec exemple basé sur un texte d’auteur. Pour cette semaine, c’est à partir du monologue de La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès.

Je vais tenter de profiter de cet été et de ces ateliers pour travailler sur mes Lignes de désir. Voici mon cinquième texte :


Quai de Jemmapes, Paris 10

 

 

 

 

 

 

 

Elle marchait dans la rue du Renard, descendant côté gauche vers la place de l’Hôtel de ville, lorsque je l’ai remarquée, j’avais rendez-vous avec toi au café Le Sorbon, j’étais un peu en retard, dans ta voix au téléphone ce matin un léger vibrato, c’est urgent m’as-tu dit, à moins que tu ais dit important, je t’expliquerai sur place ce qui se passe, tu ne voulais pas m’en dire plus au bout du fil, il fallait se voir, et précisément dans notre café, je t’ai répondu que je ne pouvais me libérer qu’une heure ce matin, tu m’as rétorqué, je veux juste te raconter ce qui m’est arrivé hier, j’ai entendu rencontrer, tu ne m’en as pas dit plus, pas un mot, je repensais à cette conversation sibylline en la voyant, marchais d’un pas soutenu pour rattraper mon retard lorsque je l’ai vue, là, à quelques mètres de moi à peine, sans doute est-ce pour cela que je n’ai pas tout de suite été persuadé qu’il s’agissait d’elle, dissimulée par la foule compacte des passants nombreux à cette heure matinale − la rue change à chaque heure de la journée, comme un paysage se transforme sous les variations lumineuses du soleil au gré des passages nuageux, à cette heure-ci la rue était électrique, tendue de mouvements saccadés, flux incontrôlable de passants que j’observais de loin, de l’autre côté de la rue, c’est pourquoi je n’ai d’abord perçu, dans cette masse informe d’inconnus muets et pressés (touristes et travailleurs du quartier), qu’une partie de son visage, sa nuque surtout, son cou nu, je l’ai regardé plus attentivement, la suivant dans son mouvement, et malgré cette difficulté, je distinguais ce geste si particulier de sa main délicate passant dans ses cheveux pour se recoiffer, son geste vif, assuré, sans bruit, l’espace d’un instant elle était là sous mes yeux, elle prenait forme, j’ai voulu la rejoindre sur le champ, m’assurer qu’il s’agissait bien d’elle, et non d’une illusion passagère, j’ai traversé la rue à grands pas, un peu essoufflé par mon effort soudain et ma vive émotion − une voiture fonçant à vive allure m’a empêché de la rejoindre de l’autre côté de la rue, pas de passages piétons à ce niveau, le temps de descendre jusqu’à la rue de Rivoli, je me sentais soudain perdu au milieu de la foule du carrefour bruyant, je ne la voyais plus et croyais l’avoir perdue de vue, la phrase résonnait étrangement dans ma tête, je la cherche depuis si longtemps à travers les rues de Paris, perdue de vue ce n’est pas le mot exact, je ne la vois plus c’est tout, mes yeux inspectent à la hâte le périmètre du carrefour, je regarde en direction de l’Hôtel de Ville, la place est dégagée, elle n’y est pas, mais là c’est différent, elle s’est éloignée, elle n’a pas empruntée non plus la rue de Rivoli en direction de la Tour Saint-Jacques, elle est sortie de mon champ de vision brutalement, comme toi du jour au lendemain, j’aperçois soudain sa silhouette rue de la Coutellerie devant un attroupement de badauds qui attendent le bus en fixant la publicité de la banque derrière eux − je presse le pas pour me rapprocher d’elle, frôle un peu vivement l’épaule d’une jeune femme qui me jette un regard noir, pas le temps de s’excuser, aucun son ne sort de ma bouche, juste un étrange borgorygme, le cœur battant à l’idée de la perdre à nouveau de vue, le trottoir un peu moins encombré au niveau de l’Avenue Victoria, je marche désormais d’une allure constante tentant de revenir à sa hauteur, mais lorsque je parviens au croisement de la rue Saint-Martin, je découvre qu’elle vient d’entrer chez le buraliste qui fait l’angle, je devine sa silhouette derrière les vitres en grande partie masquée par un éventaire de revues et de magazines, il suffirait que j’entre à mon tour dans l’étroite boutique, plus aucun doute alors, faire face, avoir enfin la certitude que c’est bien elle, mais un réflexe imbécile de suiveur fautif m’incite à patienter à l’abri dans le café adjacent, le temps de comprendre mon erreur, de retrouver mes esprits, elle est déjà loin, s’engageant vers la Seine − tout s’enchaîne ensuite, difficile de rester maître de soi, les paysages de la ville défilent sous mes yeux comme derrière la vitre d’un train, décors factices, les galeries émergent à chaque coin de rue, les petites cours cachées derrière de grandes façades laissent place à une curiosité qui oblige les passants à ouvrir les yeux, les enseignes variées et les vitrines se succèdent, beaucoup de petits bistrots, cafés de quartiers pour les habitués, foule farfelue, bric-à-brac et boutiques en tous genres, les voitures, le monde qui nous entoure sur le trottoir, les bruits cohabitent de manière nonchalante frisant l’indifférence avec le confort résidentiel, il suffit d’un petit tronçon très anodin bordé d’arbres à remonter pour se retrouver de nouveau en pleine agitation, toutes ces vies accompagnées d’une clameur permanente, donnent un peu le tournis, les images s’accumulent : une policière en uniforme traverse la rue en discutant : attentifs ensemble et tous dans des directions opposées − je me sentais mal à l’aise de la suivre ainsi, à distance, mettant tout en œuvre pour qu’elle ne me repère pas ou ne surprenne pas ma présence à mes dépens, subterfuges et vaines discrétions, je n’osais pas l’aborder de peur de rompre le charme, tu te rends compte, si ce n’était pas elle, quelle déception ! Je voulais y croire secrètement même si j’étais bien conscient qu’en agissant ainsi ce que je cherchais surtout c’était faire durer ce moment là, prolonger l’illusion, prisonnier volontaire d’un temps immobile, entre l’espoir et le doute, et je n’oubliais pas non plus mon rendez-vous avec toi, mais en la suivant je souriais à l’idée que justement, sans le savoir, elle me rapprochait de toi qui m’attendait au café, je l’accompagnais mais elle empruntait le même chemin que moi, celui que j’aurais pris de toutes façons sans elle, nous marchions tous les deux dans la même direction, ce qui me rapprochait d’elle et me soulageait au milieu des immeubles gris, lacérés, déchirés par le temps − le chassé-croisé devient incessant, véritable tourmente qui caractérise la ville, je ne la ressens qu’en m’enfonçant au hasard des rues les plus étroites, les plus méconnues du visiteur pressé, chaque fois c’est la même chose, la première impression, une rue vide, bordée par des murs qui s’effritent, et par dessus lesquels dépassent des branches touffues, la rue, les voitures, les passants, les noms de rue manquants, chaque petite alvéole de la ville irrigue son corps, lui permet de ne pas dégénérer, ses minuscules rues sont comme des capillaires sanguins qui vont jusque dans le reste du corps afin d’apporter la vie, avec un peu de recul cette fenêtre ne donne rien à voir, mais de dehors les curieux s’arrêtent pour regarder dedans, je m’égare en la suivant, me laisse porter par elle, je la trouve et je m’y perds, un rayon de soleil fait son apparition par cette fenêtre bien particulière, celle qu’on ouvre grand quand tout devient irrespirable à l’intérieur, et son visage s’impose à moi − une femme brune traverse la rue, ses talons claquent, elle est en retard comme moi, un chien, son propriétaire baisse les yeux, un vélo passe, une porte s’ouvre soudainement, une femme souriante, emmitouflée dans d’affreux lainages, jette le contenu d’un seau dans la ruelle, les jupes sont légères, les caddies de courses avancent tranquillement, les rues sont caressées par le soleil, l’étroite artère fourmille, terrasses de café qui côtoient terrains de basket, bruits de rumeurs enfantines l’après-midi qui laissent place aux pique-nique d’été en soirée, brasseries, bars, tabacs, poissonniers, les néons clignotent de toutes parts, doux ronflement de la ville, tout ce que je vois en ville me ramène à toi ravive ton souvenir et celui de nos inlassables promenades, à travers ces lieux que nous avons arpentés ensemble, les endroits que tu m’as fait découvrir et ceux où nous nous sommes perdus − je m’applique à ne pas la voir filer même si mon esprit se laisse distraire par tous nos souvenirs − c’est idiot de la suivre ainsi, rester à distance, ne pas faire le pas, je le sais, me le répète, trop peur au fond que ce ne soit pas elle, voir les choses en face, la réalité est toujours anachronique, bien sûr j’espérais que c’était elle, en l’observant de loin, je rêvais d’elle, je souhaite sincèrement la retrouver, je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu disparaître de cette manière, sans laisser de trace, après ce que nous avons vécu, notre histoire ne peut pas se terminer ainsi, d’ailleurs ce n’est pas fini, reste en suspens, mis entre parenthèse, c’est bien cela qui me fait souffrir au fond, j’avais tenté de me persuader que cette silhouette était la sienne, cette courbure des reins, la couleur des cheveux, leur longueur sur la nuque, l’élégance du port de tête, la grâce des jambes aux attaches fines et déliées, la démarche souple, il manquait peu de pièces pour achever ce portrait et terminer le puzzle, j’allais enfin croiser son regard, les yeux dans les yeux et tu as disparu − j’étais déçu d’avoir finalement perdu sa trace par manque d’attention, j’errais quelques instants encore dans le quartier de Saint-Germain, sans parvenir à la retrouver, alors je t’ai rejoins au café comme convenu, je n’étais pas trop en retard en fait, ce que tu m’as dit tout de suite comme pour me rassurer amicalement, me saluant tu as tout de suite compris que j’étais bouleversé, j’avais marché d’un pas soutenu jusqu’ici, la fatigue se lisait sur mon visage, tu as l’habitude de m’attendre dans ce café, tu ne m’en as pas voulu, tu lisais le journal quand je suis arrivé, et puis j’ai compris tout de suite que tu allais m’annoncer une de tes grandes nouvelles dont tu as le secret, je le devinais à ton sourire en coin que tu cachais en vain, et le jeu de tes mains se frottant l’une contre l’autre comme on le fait pour se laver les mains sous le jet d‘eau, tu m’as désigné le siège libre devant toi avant même que je m’excuse, façon d’entrer dans le vif du sujet, une histoire à me raconter − elle est entrée dans le café au moment même tu as commencé à me dire que tu venais de rencontrer une femme extraordinaire que tu souhaitais me présenter sans tarder, justement la voilà, m’as-tu dit dans un souffle ravi, sa silhouette se détachait comme un papier découpé dans l’entrebâillement de la porte, et tes mots se sont magistralement accordés à ton geste ample de la main pour me la désigner entrant majestueuse, en contrejour sur le seuil du café, tout en l’y accueillant avec élégance, elle s’est approchée de nous lentement, le temps me semblait arrêté, long et pesant, ses gestes ralentis, son visage s’est éclairé lorsqu’elle s’est assise en face de moi, nous souriant et lorsque nos regards se sont croisés, elle a su tout de suite que c’était moi qui l’avait suivi ce matin dans les rues de Paris, ce qui l’a fait s’esclaffer de rire, et j’ai su dans le même temps que cette femme n’était pas celle que j’espérais, mon amour disparu et à ma grande surprise, soufflé, j’ai ri à mon tour.



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