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LIMINAIRE
Les lignes de désir


Partir de chez soi, sans savoir avec précision où aller, commencer à marcher, à remonter les rues, longer les trottoirs, se faufiler entre les passants, regarder ce qui se passe autour de soi tout en marchant, être à l’écoute de la ville, les bruits des voitures, les conversations feutrées dont je ne capte que certaines bribes ou au contraire ces cris, ces invectives qui déchirent l’espace. Je ne te connais pas, répète cet homme noir au beau milieu de la route. Il toise son interlocuteur, le menace à plusieurs reprises avec son index. Je ne te connais pas. Et les voitures le frôlent, risquent de le renverser. Je ne le connais pas, je poursuis ma marche sans but précis. Je te cherche depuis si longtemps. Je devrais me résoudre à t’oublier, passer à autre chose. Je n’y parviens pas. Je devrais suivre le même chemin si je crois pouvoir te retrouver dans ces rues que tu empruntais avec moi, au lieu de cela je pars à l’aventure, sans carte, ni boussole, sans repère : au hasard de mes envies.

Un père et sa fille, Boulevard de Magenta, Paris 10, le 23 mai 2013

 

 

 

 

 

 

 

Je prends une direction, il faut bien commencer, mais dès que j’aperçois une silhouette qui attire mon attention, je change brusquement de chemin, vire de bord sans crier gare, je m’approche d’elle pour la prendre en photo, je traverse la rue et c’est comme si j’entrais tout à coup dans un espace radicalement différent. Je suis ailleurs, dans un autre quartier, et surtout j’ai oublié le chemin que je viens de parcourir arriver là, ne jamais rebrousser chemin, ne jamais emprunter deux fois la même route, tourner à gauche quand tout vous indique de tourner à droite, ou alors en sens inverse, avoir l’impression que c’est la ville qui vous guide, que vous dansez avec ses rues, ses immeubles, ses monuments, ses habitants, ses pigeons, ses averses, ses bruits, ses dénivelés, ses accidents, toutes ses surprises. Chaque rencontre, chaque photographie devient tournant et forme le point nodal d’un parcours inédit, une étrange chorégraphie que je ne contrôle pas, où j’improvise au fur et à mesure.

Boutique, rue des Petits Carreaux, Paris 2<sup class="typo_exposants">e</sup>, le 23 mai 2013

 

 

 

 

 

 

 

La ligne droite est à proscrire. Marcher d’un bon pas, rythme soutenu, être à l’affût de ce qui nous entoure, à l’écoute. Écrire la ville en même temps que nous sommes en train de la lire. C’est une forme d’improvisation urbaine. Le ciel se couvre, nuages gris derrière la cime des arbres, une ondée s’annonce. Attendre la dernière limite pour se mettre à l’abri, avancer encore tant qu’on peut. J’avise quelques marches de l’autre côté de l’avenue, je ne vois pas où elles mènent, mais ce changement de décor est nécessaire à ma promenade. Je traverse à la hâte, je monte les marches. Une église se profile au bout du passage. J’entre. Une messe est donnée dans le transept. L’acoustique du lieu, la sérénité de l’instant : une nouvelle parenthèse. Quand je ressors tout paraît différent. Il pleut toujours, je reste donc un moment sous l’abri du haut-vent. Un prêtre arrive en courant et me salue en souriant. Le ciel est à nouveau bleu, les nuages ramassés en coton blanc au loin. Je peux repartir.

Boutique, rue d'Aboukir, Paris 2<sup class="typo_exposants">e</sup>, le 23 mai 2013

 

 

 

 

 

 

 

Prendre des photographies quand je sors me promener, quand je refais les chemins que nous suivions, pour te retrouver, cela me fixe un objectif, même si je sais que je n’en ai pas besoin. Je ne baisse pas les bras, je n’abandonne pas, j’y crois encore. Je te retrouve chaque jour en arpentant les rues du quartier, les endroits où tu te promenais, les lieux que nous fréquentions ensemble, cafés, restaurants, cinéma, je ne vais plus au cinéma, sans toi ça n’a plus le même sens, et tous ces endroits où se perdre, où flâner, et s’embrasser sous un abri, un passage où personne ne nous dérange, tous ces endroits où tu n’es plus. Marcher à ta rencontre même si je ne te vois pas. J’imagine qu’un jour, au détours d’une rue, traversant la rue en courant, tu viendras vers moi, souriante, légère, insouciante, comme si tout le temps passé loin de toi, en ton absence, seul dans cette ville, n’avait pas existé, une invention, puisque je te cherchais, je marchais à ta rencontre, pensais à toi, t’aimais.

Boutique abandonnée, rue du Faubourg Saint-Martin, Paris 10<sup class="typo_exposants">e</sup>, le 23 mai 2013

 

 

 

 

 

 

 

Les lignes de désir est un projet éditorial à dimension protéiforme, autour d’un récit à lecture non-linéaire, l’histoire d’un homme qui traverse la ville d’un bout à l’autre, à la recherche de la femme qu’il aime et qui a disparu, dans les lieux qu’ils avaient l’habitude de fréquenter : un entrelacs d’histoires, de monologues et micro-fictions, de promenades sonores et musicales, cartographie poétique de flâneries anciennes, déambulations quotidiennes ou voyages exploratoires, récits de dérives aux creux desquels se dessinent les lignes de désir.



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