| Accueil
LIMINAIRE
Le chemin est plus important que la destination


« Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous ; depuis un mois entier, il cherche vainement l’occasion de vous l’apprendre. »

Musset, Les Caprices de Marianne, acte I, scène 1


Cette musicalité d’un poème entendu dans ton enfance, tu la croyais totalement oubliée, effacée, comme le sens de ce poème lui-même, dans ce flux de la mémoire, Dessus rivière ou sur étang, dans des couches et des strates si profondes, Écho, parlant quant bruit on mène, un souvenir qui revient à la surface, une chanson oubliée, une mélodie entendue un soir à la radio qui te surprend et te hante sans détour ni ménagement. Qui beauté eut trop plus qu’humaine ? L’ordre des mots ne sont plus les mêmes, tout paraît à l’envers, bouleversant l’ordre établi, le rythme exacerbé, la mélodie à l’écoute, et cette question qui tourne depuis en ritournelle dans ta tête : Mais où sont les neiges d’antan ? Cette voix mélancolique t’invite à un étrange voyage : Ballade des Dames du temps jadis. Un mot reste imprimé en toi que tu récites depuis comme une formule magique dans l’espoir de son éclaircissement, non à la recherche de sa signification, mais à celle de sa lumière : Dites-moi où, n’en quel pays.

JPEG - 433.7 ko
Lisbonne, mai 2015

Ah ! qu’importe le lieu ? Lorsque je t’ai aperçu, c’est ce que je me répétais, qu’importe l’heure ou l’endroit, j’ai couru, sentant à peine si je touchais le sol, pour te parler d’elle, te raconter son histoire, ce qui lui était arrivé, dans l’espoir que tu la connaisses, la reconnaisses dans les méandres de mon récit, l’enthousiasme de ma voix haletante, mes bribes de mots, et que tu m’aides à la retrouver, j’avais couru, j’étais essoufflé, Du moins le pas sera léger, me disais-je, j’étais pressé de te rencontrer, de te raconter mon récit, son histoire, je voulais savoir où tu habitais, qui tu étais, mieux te connaître, je pensais déjà : quand est-ce qu’on se revoit ? je disais : ne me quittes pas, ne t’éloignes pas, tout peut s’oublier, je ne voulais pas que tu partes, que tu t’éloignes, que tu en aies même l’occasion, dès fois quand on a trop de temps pour réfléchir, on perd la spontanéité de nos idées, l’impulsion de nos envies, et elles se fanent aussi vite qu’un bouquet de fleurs.

Tu te penchais au-dessus du fleuve, par-dessus le parapet du pont métallique, son contact froid et rugueux, et je me disais que le lieu n’était pas si important, nous aurions pu nous rencontrer ailleurs que sur ce pont, ailleurs que sur cette île, ailleurs que dans cette ville où nous habitions tous les deux. Tu regardais filer les péniches, tu regardais tous les passants, tu cherchais le fond de l’eau, tu aurais voulu t’asseoir au bord de l’eau ou te pencher au-dessus, le pont nous reliait et c’est à peine si tu as réagi lorsque j’ai prononcé son nom, ces mots, ailleurs je m’ennuie m’as-tu dit, et je croyais l’entendre, ces mots, reconnaître sa voix, son intonation et chaque soir, je reviens, me disais-tu, et c’était elle que j’entendais près de l’eau, sa voix douce, sa présence chaleureuse à mes côtés, j’ai voulu te serrer contre moi, pour qu’on ne se quitte plus elle et moi, jusqu’à ce qu’il fasse jour et qu’elle et moi nous puissions nous retrouver ensemble. Mais tu étais déjà loin.

JPEG - 454.7 ko
Paris, avril 2016

Personne ne saura jamais ce qu’il lui dit. Personne ne saura ce qu’elle lui répond. Personne ne peut comprendre, ne peut imaginer ce qui se jouait entre nous. Personne. Pourtant sur les murs de la ville l’histoire était écrit en toutes lettres. Elle était revenue depuis longtemps, marchant à mes côtés sans que je m’en rende compte, me frôlant, me suivant, m’attendant comme je l’avais attendue une nuit, deux nuits, trois nuits. J’avais fouillé tous les ponts, les parcs, les ruelles et les avenues, les impasses et les patios, j’avais couru de l’un à l’autre plusieurs fois chaque nuit, le jour je continuais. Les murs étaient couverts de graffitis tracés à la main, gravés à même la pierre mais je n’avais pas réussi à déchiffrer ses signes, je suis passé à côté sans les voir. Elle a continué à écrire sur les murs, j’ai continué à fouiller la ville, mais je ne l’ai jamais retrouvée, penchée au-dessus de l’eau, et maintenant je le sais c’est trop tard, il faut tourner la page, ouvrir les yeux.

JPEG - 451.4 ko
Tokyo, octobre 2015

L’approche est une danse. Une chorégraphie intime et sensuelle. Un parcours indécis et troublant, à l’issue incertaine, cœur qui bat, cheveux au vent. Il n’y a pas de stratégie possible, on avance oblique sans savoir où l’on va, connaître par avance l’endroit de la rencontre, la durée du regard et ses conséquences. Selon Clausewitz, cité par André Glucksmann dans Le discours de la guerre, l’analyse du terrain n’est pas contestée, mais construite par le stratège. La carte stratégique n’est pas le territoire géographique : le plan de guerre utilise les accidents du terrain, en fonction des exigences qui lui sont propres. C’est quand tout est fini que le couple comprend enfin ce qu’ils partageaient. Le conflit s’achève sur cet amer constat. Chacun de son côté, cruelle désillusion. Nous imprimerons le rythme éclaté de nos trajectoires inverses. Sur le corps la trace d’une cicatrice. La vitre brisée. Une blessure ne laisse pas toujours de marque ni d’empreinte, mas la trace d’une cicatrice.

Prendre son temps, accepter de se perdre, de s’égarer, d’expérimenter en dehors des sentiers battus. Peut-être perdu, ne pas savoir. Éclats des cartes, dans les écarts entre les lieux et leurs liens, ce qui les sépare les réunit également. Fracas des cadres éclatés, pour une carte intime. Une carte du tendre. Je suis les lignes de tes mains collées contre la vitre par transparence. Les traces qu’elles laissent en nous. Accident de parcours. C’est le concept de guerre qui « détermine l’unité, la profondeur, l’orientation de l’espace stratégique ». « L’espace, le temps et les armes ne font que manifester le concept de guerre sur la réalité ». Mon cœur se met à battre plus fort à chaque fois que ce signe apparaît, comme sur la carte de la ville tous ces lieux où nous avons été, ces milliers de points d’impacts, reliés par d’invisibles fils qui tracent notre route commune. Le chemin est plus important que la destination. L’écriture comme forme de reconnaissance de l’état des lieux du monde.

Être là (24 villes), Calais, un collage de Mathilde Roux.



© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter