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LIMINAIRE
Chemins de traverse de la création


« La photographie est la rencontre d’un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu’il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. »

Denis Roche, Le boîtier de mélancolie, 1999.


Tout commence par une promenade.

Invité à Ouessant pour le Salon du livre insulaire, j’ai participé au débat « web livre et enjeux de la création littéraire à l’heure du numérique » animé par Jean Lou Bourgeon pour parler de la revue d’ici là et de la nouvelle version de Comment écrire au quotidien sur Publie.net, avec François Bon, et Gwen Catala.



Juste après je suis parti me promener sur l’île, sans réfléchir où j’allais, marchant droit devant, guidé par quelques repères invisibles.

Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

Je considère de plus en plus mon travail photographique de la même façon que mon écriture. La photographie m’aide à voir, à comprendre le monde qui m’entoure, et à écrire. Depuis Le Spectre des armatures, toujours le même projet : Des fragments mobiles, une armature apparaît. Toute une série de signes, d’allusions disparates. Des histoires affleurent, filigranées, morceaux d’un roman, récits à demi-mot, microfictions, nouvelles en devenir. Une succession d’instantanés scintillent, en vrac. Les tableaux fissurés se refont ailleurs. Et les scènes enfuies le sont dans le mouvement qui les tisse.

L’association apparaît d’emblée. Entre sensibilité de l’existence — qui se structure sur une mémoire enfouie, « si reculée, plus irréelle encore que les projections de la lanterne magique » — et ces traces vibratoires de la rouille, de l’oxydation des armatures, qui dessinent spectralement à la surface du béton. L’association : un rapport. Cette dureté de l’existence en présence qui laisse apparaître à la lisière de sa peau, la multiplicité des souvenirs qui la constituent et la soutiennent. Car il semblerait bien que tout se joue par ces traces de vie d’avant le présent, par ces traces qui ne cessent de refluer des profondeurs pour marquer chaque instant présent de leur marque tangible.

Je marche, le soleil caresse ma peau. Pas de vent. Je pense encore à Detroit ici où rien ne devrait m’y faire penser, m’y ramener ? Je suis sur une île, en Bretagne. Quel rapport avec cette ville des États-Unis ? Qu’est-ce qui m’attire vers cette ville ?

Je ne suis jamais allé à Detroit. Je ne sais pas si j’irai jamais à Detroit, c’est à peine si je sais où se trouve Detroit. Les images que j’ai de Detroit, ce sont les images qu’on a tous de cette ville, Detroit c’est un nom, une région : Detroit, Michigan. Une ville portuaire sur la rivière Detroit. Les bâtiments abandonnés, désertés, à cause de la crise. Dans le Middle West américain. La ville est connue pour son industrie automobile. C’est une ville qu’on appelle : The Motor City ou Motown. L’origine du nom de la ville provient du mot français, détroit, un détroit, nom de la rivière qui la traverse. Je ne sais pas vraiment ce qui m’attire dans cette ville.



Ouessant, avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

Détroit, c’est le siège de la Motown, le berceau de plusieurs styles musicaux, comme le punk et la techno, de nombreux artistes ont y débuté : Iggy Pop, Kid Rock, Martha and the Vandellas, Eminem, Insane Clown Posse, Smokey Robinson, Roland Hanna, Diana Ross, Marvin Gaye, Stevie Wonder, The Temptations, MC5, les Stooges et les Supremes, The Marvelettes, Aaliyah, The Jackson Five, Mary Wells, The Four Tops, Jay Dee, Mike Banks, Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson, Jeff Mills, D12, Obie Trice, les White Stripes, Mike Posner…

Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

L’herbe rase coupée juste devant les maisons, où pour dessiner des chemins à travers champs, chemins de traverses et lignes de désir.

 

 

 

 

 

 

 

Les épaves abandonnées dans les jardins ouessantins sont toutes numérotées. Troublant d’en dénicher plus de seize au fil de mes promenades.

Gîte à Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

Revenir sur ses pas, retrouver d’anciennes traces dans lesquelles on a aucun mal à remettre les pieds, fausse impression que rien n’a changé, pourtant rien n’est plus pareil. Treize ans après je reviens sur l’île, mais j’y reviens seul.

Gîte à Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

Ouessant, avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

Au rythme de la marche, les souvenirs reviennent, remontent lentement à la surface. Ce qui change et ce qui ne se transforme pas. La frontière entre les deux est très mince. Mais qu’est-ce qui change au fond ?

Ouessant, avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

L’impression d’être le même, que le paysage autour de moi n’a pas changé (quelques plantes ont poussé, des arbres qu’on a coupé, des maisons qu’on a laissé à l’abandon, certaines sont à vendre et quelques-unes en construction aussi.

Ligne de désir à Ouessant

 

 

 

 

 

 

 

Cet été, mes filles dessinaient des appartements à la manière de La vie mode d’emploi de Georges Perec .

Dessin des filles été 2011

 

 

 

 

 

 

 

Elles ont passé de longues heures à composer les différentes pièces de leurs immeubles, qu’elles ont ensuite collées les unes aux autres, les disposant au sol de la maison, sur plusieurs mètres, pour y mouvoir les personnages qu’elles avaient également dessinés, coloriés, puis découpées pour s’amuser à leur faire vivre des aventures, des histoires inventées de toutes pièces.

Dessin des filles été 2011

 

 

 

 

 

 

 

Je me souviens qu’enfant je passais mon temps à dessiner comme mes filles, mais je dessinais des îles. Je traçais leur contour, le plus effrangé possible, ce dont je me suis souvenu en faisant le tour de l’île d’Ouessant. Puis je plaçais en différents endroits, villes, villages, dessinais vallées, ruisseaux, montagnes, répartissais ports et ponts, et traçais enfin routes et chemins traversant l’île de part en part.

Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

Et comme mes filles, une fois terminé mes dessins je me rendais compte que l’histoire était finie, j’avais passé tout le temps à me raconter des histoires tout en dessinant et une fois achevée mon île, l’histoire prenait fin.

Je me souviens que lorsque je passais l’été chez mes grands-parents, je passais mon temps à faire du vélo ou à marcher sur les chemins de campagne, longeant la rivière jusqu’au village, à travers les champs de blé et mes soliloques enjoués.

La série Le Prisonnier utilise habilement ce que Stanley Kubrick nommait « la zone fertile de l’ambiguïté ». En fait, chacun peut voir dans Le Prisonnier ce qu’il a envie d’y voir.

« Ciel vide et une route, c’est le début. » Dans le très beau projet Lotus Seven, Christine Jeanney, s’intéresse à cette série :

« Trop grande la fuite, et trop large le Village, bien plus grand que les cartes sur lesquelles on peut suivre les contours, vues d’avions avec la mer et des pans de pays inaccessibles, hors zone, le hors zone aurait été plus facile à penser à étreindre que ce village cerné serti insaisissable entre cailloux et eaux. »

 

 

 

 

 

 

 

« Ça s’enfonce en territoire inconnu, la perte de soi et de nous et de l’autre, on ne sait rien sauf que l’on a la tête baissée, le corps penché vers le centre, appelé, happé vers le sable mouvant, penser le sable, c’est tout ce qu’on peut faire, prisonniers, comme si on nous tenait aux épaules.

C’est là depuis toujours, cet enfoncement, et ça restera jusqu’au bout, seulement mis de côté, ignoré ou passé sous silence, car de multiples bruits viennent brouiller les indices, détourner. On oublie l’enfoncement par instants, on s’en éloigne, on croit qu’il disparaît alors qu’il est simplement hors de vue, on se distrait avec des riens.

On tourne, on tourne autour de l’enfoncement, comme les enfants en rondes, en manège des chevaux de bois, et le clown sur la piste salue, on se déplace, circulaires. Une force nous attire au centre, qu’on passe plus ou moins sa vie à éviter, peut-être plus, plus que sa vie et plus que nécessaire, puisqu’elle est imparable. »

Ouessant, août 2011

 

 

 

 

 

 

 

Plaisir de la marche dans un espace où l’on a la sensation que tout est à notre taille, à notre portée. Souvenirs d’enfance qui se mêlent à ceux de mon précédent voyage sur l’île. Le texte s’écrit à partir des photographies. Sans en décrire une seule. Elles me permettent simplement de mieux comprendre ce que je ressens, la direction que je prends, le chemin que je suis, en marchant ainsi sur les sentiers de l’île, en reprenant une de nos anciennes promenades de l’époque. Ce qui est en jeu avec ces photographies que l’on prend sur Google Street View sans appareil photographique sont comme ces souvenirs que l’on a d’un moment de sa vie, partiels, tronqués. Lorsqu’on regarde un album photo, les souvenirs viennent dans le désordre avec des « sauts dans le temps. »

On est dans un lieu que l’on reconnaît sans pour autant y être vraiment, sans jamais y être allé, vague impression de familiarité, on retrouve certaines similitudes avec l’endroit dans lequel on se promène régulièrement sans pour autant la reconnaître d’emblée.

Portrait par Caroline à Ouessant en avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

Il y a treize ans, à Ouessant, je sortais me promener seul parfois, à pied ou à vélo, car Caroline était enceinte et ne pouvait pas trop bouger. Notre fille Alice est née quatre mois plus tard. Nous fêtons l’anniversaire de ses treize ans aujourd’hui, en ce lundi 29 août 2011.

« On est sur une île, rien n’y pénètre qu’un rayon de soleil stoppé par les volets, Le Prisonnier sur une île se réveille mais lui veut s’échapper, nous ne savons même pas à quoi ressemblent nos plages serrées, contre nos murs nous tiennent et isolés du bruit nous trions les bruits qui nous parviennent de la télé. »

Ouessant, avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

Je ne suis pas prisonnier sur cet île bien au contraire, je m’y sens libre, libéré.

La pluie, après quelques rares ondées, se met tout à coup à tomber drue, je poursuis mon chemin comme s’il ne pleuvait pas. Dans un virage, sous un bosquet d’arbres, une lune de bitume au sec, je m’arrête un instant. Les gouttes rebondissent sur les feuilles des arbres. J’entends le crépitement de pas invisibles. Plusieurs fois, je me retourne pensant que des promeneurs s’approchent de moi, mais il n’en est rien. Lointains souvenirs.

En voyant la photographie du gîte que j’avais retrouvé, François Bon a laissé ce commentaire sur mon profil Facebook : île faite pour chacun de chacun des chemins pris – sans doute pareille la ville, mais plus difficile les apercevoir ?

Sur l’île dont il est le maître des lieux, Morel, annonce à ses invités qu’il a inventé une machine qui enregistre la vie dans toutes ses dimensions. Chacun de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs émotions est capté par sa machine, et ce pour l’éternité. Morel avoue qu’il a construit cette machine au prix de la mort, par amour pour Faustine. Les visiteurs qu’a découverts le narrateur sur l’île qu’il a cru déserte tout d’abord, sont donc morts et vivants pour l’éternité. Son amour pour Faustine grandissant, il découvre le fonctionnement de la machine et décide de se sauver par l’amour et la mort, pour vivre éternellement aux côtés de Faustine.

La trame du récit d’Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel, est une mécanique implacable inspirée du roman policier, qui se transforme en une énigme métaphysique où le héros devra choisir entre la prison du réel et l’illusion libératrice d’une existence « holographique », produite par la machine fantastique – l’invention de Morel.



Quand François Bon a commencé à mettre en ligne ses textes pour la conférence/performance sur St. Kilda, à l’occasion du festival du livre insulaire, à Ouessant, j’avoue ne pas avoir bien compris de quoi il s’agissait et surtout ce qui le motivait, mais sa présentation sous forme d’improvisation, le 24 août 2011, m’a littéralement transporté.

François Bon présente son projet St. Kilda à Ouessant

 

 

 

 

 

 

 

« Seulement, Kilda en moi est un secret. Kilda est un lieu pérenne de l’atelier personnel, une accumulation silencieuse, un repère. Mais je n’ai pas écrit encore sur Kilda, je ne suis pas prêt : j’ai toujours souhaité, auparavant, retourner en Écosse, rester un temps dans les Hébrides, peut-être me joindre à un voyage vers St. Kilda – seulement je n’en ai pas eu l’opportunité. Pas de plainte : ces opportunités, quand on sent qu’elles sont mûres intérieurement, on s’organise et on les bâtit. C’est intérieurement, que la rencontre avec Kilda n’était pas prête, ni ce que j’attends de ce voyage – aller vers une mer plus sauvage et plus dure, aller dans un lieu du temps. »

Detroit en moi est aussi un secret. Et c’est en passant par Ouessant, en revenant sur cette île, y décelant l’esquisse d’un sentiment d’appartenance, en marchant sur ses sentiers, en longeant ses côtes, en faisant face à la mer, que je l’ai compris et Detroit est devenu comme St. Kilda pour François « un lieu pérenne de l’atelier personnel », qui me pousse à percer ses secrets pour tenter de rejoindre ce qui m’y fascine tant, par-delà le voile des apparences, un lieu du temps.

Ouessant, avril 1998

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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