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L’immortalité n’existe pas même sur Google Street View


François Bon me signale ce matin cet article paru sur le site d’actualité Suisse 24 matins où l’on apprend qu’un jeune homme de Portland dans l’Oregon, Dustin Moore, a découvert sur Google Street View, une image de sa grand-mère décédée un an auparavant. Il a été surpris lorsqu’il a vu sa grand-mère Alice assise devant sa maison. Il a partagé sur le site Reddit sa découverte et révèle ainsi qu’il a été surpris, car « Google a capturé l’une des dernières photos de ma grand-mère, parce qu’elle est décédée moins d’un an après ce cliché. »

« Un monde, le monde des morts, savait par cet outil (et lui seul) revenir nous regarder, nous les vivants et de cette façon resurgissait pour vivre parmi nous. Promenez-vous, maintenant, sur Google Street View : parvenez-vous à les séparer, des visages aperçus, les morts et les vivants, et comment vous y prenez-vous ? »

Capture écran sur Google Street View au Northeast 62nd Avenue, à Portland

 

 

 

 

 

 

 

L’adresse n’est pas indiquée sur le site, mais après quelques recherches, il est assez facile de trouver la maison dans la Northeast 62nd Avenue, à Portland. Et quand je regarde l’image de cette femme sur la pas de la porte de sa maison, prenant le soleil, dans le calme de cet après-midi de juillet 2011, je m’aperçois qu’elle lit une lettre, la tête légèrement penchée pour éviter le soleil qui l’aveugle un peu, sans doute une lettre de son petit-fils Dustin qui lui écrit qu’il pense à elle malgré la distance qui les sépare, qu’il pensera toujours à elle, et pendant de nombreuses années, il gardera en lui cette image d’elle qu’il imagine en train de lire sa lettre, sur le pas de sa porte, un sourire ému aux lèvres, paisible, heureuse, en dehors du temps, pas immortelle, non, mais ravie.

J’ai écrit en décembre 2010, sur le site de Christophe Grossi, dans le cadre des Vases communicants, un texte à partir d’une histoire similaire à celle de ce jeune homme avec sa grand-mère, que ma collègue Hélène Trény m’avait raconté après avoir lu mon article sur Street View : Pourquoi vouloir voir le monde en vrai ? Je me permets de le diffuser sur mon site à nouveau en regard de cette image de cette femme décédée mais toujours vivante sur Google Street View.

Capture écran sur Google Street View du ciel au-dessus de la Northeast 62nd Avenue, à Portland

 

 

 

 

 

 

 

Je ne le vois pas tout de suite. Fatigué, je marche rêveur, remontant la rue d’un pas hésitant. La ville a quelque chose de changé, paysages furtivement transfigurés comme en rêve la familiarité des lieux nous apparaît en leur envers même, tel un gant retourné. Il se tait, tout un long moment. Je n’ose mettre fin à ce silence. On dirait qu’il hésite à répondre, souriant. Peut-être parce qu’il est devenu timide, dans cette sorte de solitude, peut-être parce qu’il n’a pas trop perçu que le temps passait. Je marche vers lui attrapant de-ci de-là, dans ce mouvement versatile, des bribes d’images qui s’effacent comme les ombres de ce début de journée dans la campagne qui nous entoure, points de vues variés mais infimes dont on a du mal à deviner le sens et dont il est difficile de recomposer ultérieurement le motif décousu : des fragments de ville, des bouts de rue, de trottoirs, les vêtements d’une passante, le phare d’une voiture, l’éclat d’une enseigne lumineuse, la tranche d’une lettre sur un panneau de signalisation, la couleur d’un rideau fermé ou celle d’un véhicule filant à toute allure dans un bruit d’oiseau qui s’envole. Et, brusquement, au tournant d’un mur, le soleil levant dans les yeux comme un grand cri d’enveloppement, je le vois, il est là, je l’ai vu. J’ai cru me tromper dans l’inachevé de la lumière.

Je ne le vois pas tout de suite. Je m’approche lentement de lui, rien ne presse, il marche si lentement, je crois qu’il s’est arrêté, sans doute pensant à quelque chose qui l’empêche d’avancer, avant de traverser la rue, ses pieds aux bords du trottoir, le soulier gauche ouvert dépassant à peine, il s’apprête sans doute à partir dans cette direction, apparences qui se divisent comme des mottes de terre, ainsi notre conscience du monde. Je pense à l’étonnante sonorité des mots, à toutes nos façons contradictoires de chercher à atteindre en nous à davantage que nous. Je pense l’avenir déjà parmi nous. Ce nœud d’affections et d’effractions. Un bruissement de feuilles mortes, le froissement de l’herbe. Le souvenir qui s’efface laisse vite dans tous les lieux parcourus, sur tous les corps, se refermer l’évidence. Je pense à lui, à ce qui me relie à lui, la lumière des façades qu’on aperçoit à travers les arbres, depuis ce matin, et retrouver ses sentiments les plus ténus, les plus fugitifs. Je suis à ses côtés. Je lui demande ce qu’il fait là au juste, pourquoi il hésite si longuement sur ce trottoir, ce coin de rue si peu éclairé, mais d’une belle lumière silencieuse qui vient du mur voisin. Que cherche-t-il ? Qu’est-ce qu’il attend pour traverser ? À quoi rêve-t-il ? Pendant ce temps-là les nuages s’amoncellent dans le ciel formant à l’horizon le signe précurseur de cette heure mystérieuse.

Je ne le vois pas tout de suite. Il a changé, ce n’est plus le même, le fait de m’approcher de lui l’a semble-t-il transformé, déformé, anamorphose fantomatique, c’est incompréhensible, je peux le toucher, je suis à sa portée, tourne autour de lui pour m’apercevoir que cela ne peut pas être lui, non c’était impossible, je me suis trompé, erreur grossière que la fatigue seule peut justifier. Cet homme ne peut pas être l’homme que je connais, que j’ai cru reconnaître plus tôt, et là cette illusion s’attarde, toute une minute, puis elle s’efface. Je continue à tourner autour de lui, fasciné par cette méprise, et plus je tourne, tout autour de moi tourne au même rythme mais en sens inverse. Je pousse un cri, de douleur. Les maisons tanguent dans mon dos, le trottoir chavire, ma tête va exploser, mes yeux embués de larmes. Je connais cet homme, il ne sait pas qu’il n’est lui-même qu’un rêve, plus exactement l’image de cet homme figée dans la mémoire spéculaire de cette interface fascinante qui m’accepte à son bord, m’embarque sans crier gare, comme un personnage dans une histoire dont je ne connais pas l’issue. Comprendre enfin que cet homme est mon grand-père et qu’il est mort quelques mois plus tôt. Des mots que je n’ai plus besoin de prononcer si transparente est leur évidence.



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