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LIMINAIRE
Une façon, entre mille, de combattre le néant, c’est de prendre des photos


Paris a servi de décor à un très grand nombre de livres par le passé, aujourd’hui encore certains ouvrages contemporains décrivent la ville.

Le MOTif vient de lancer La ville est un roman, un nouveau service collaboratif basé sur la géolocalisation de Google Maps et Google Street View, qui sera l’un des éléments phares de la manifestation Paris en toutes lettres.

Quai de Bourbon, La ville est un roman avecGoogle Street View

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le site, après une inscription assez simple, il est possible de mettre en relation directe des extraits d’un livre évoquant une rue, un quartier de son choix et de le géolocaliser directement.

De nombreux photographes, parmi lesquels Izis, Brassaï, Doisneau, Boubat, ont photographié des couples s’embrassant. Le lieu de ces baisers étaient souvent le cœur de Paris, au bord de la Seine, sur l’île Saint-Louis ou l’île de la Cité.

De 1994 à 1998, j’ai arpenté les quais de ces deux îles et photographié de nombreux couples enlacés.

Photographie Philippe DiazLe plus amusant dans cette série de photographies, c’est le parcours qui sépare ces quatre clichés : quatre lieux éloignés les uns des autres, situés pourtant dans le même quartier, le même secteur, la première photographie a été prise devant la bibliothèque de l’Arsenal, Rive droite donc, la seconde, sur l’île Saint-Louis, quai de Bourbon, au cœur de la capitale, la troisième, de l’autre côté de la Seine, rive gauche, Port Saint Bernard, dans le square Tino Rossi, plus connu pour son Musée de sculpture en plein air, enfin la dernière a été prise Port de la Tournelle, face à Notre-Dame, parcours formant un Z à l’envers sur la carte.

C’est tout à fait anecdotique, c’était la première fois que j’apercevais un couple s’embrassant dans une voiture, j’ai pris cette photographie à la volée, je n’avais pas remarqué l’homme qui passe sur le trottoir, plutôt si au moment de prendre la photo surement avais-je dû attendre qu’il s’éloigne et peut-être même avait-il remarqué mon manège, tentatives d’approches dérisoires autour du véhicule, et s’était-il retourné juste après ce cliché : aujourd’hui, allez savoir pourquoi, j’ai l’impression de voir la silhouette de Denis Roche...

Les quatre photographies se suivent donc et ne se ressemblent pas, elles représentent un moment précis d’une journée, d’une longue déambulation dans les rues de Paris, les quais de l’île Saint-Louis, les abords de cette île, pour la première fois j’ai réussi à ne prendre qu’une seule photo, non plus pour garder la trace de ces baisers, mais pour garder en mémoire tout ce lent cheminement. Sur cette photographie d’ailleurs la trace est tangible, car si l’on fait bien attention on peut découvrir mon ombre se profiler, discrète en bas du cliché, comme une humble signature.

La déception de se trouver loin d’un couple que l’on voudrait photographier est souvent, comme ici, adoucie par la plénitude d’un ensemble : et l’on s’aperçoit qu’on cherchait avant toutes choses de la matière vivante, de l’expression, de la chair, du visage, et c’est un paysage que l’on découvre, l’ombre des branches d’arbres qui sensuels, se font enlaçant.

Quai de Bourbon, photographie de Philippe Diaz en 1995

 

 

 

 

 

 

 

 

« Une façon, entre mille, de combattre le néant, c’est de prendre des photos. » La photographie pourrait remplacer les défaillances de l’acte narratif, telle serait l’idéal de Roberto Michel. Elle recèlerait un autre pouvoir, celle de raconter au mieux, peut-être au plus près de la réalité. « Dans la nouvelle de Cortázar, explique, dans une interview au magazine Les Inrockuptibles, Michelangelo Antonioni, le réalisateur du film Blow-Up, adaptation de la nouvelle Les fils de la vierge, le narrateur dit une phrase qui, pour moi, résume notre rapport à la vue, et plus particulièrement à la caméra : « Je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie. » »

Quai de Bourbon, Google Street View

 

 

 

 

 

 

 

 



Les fils de la vierge,

in, Les armes secrètes,

Julio Cortázar.-Nouvelles : 1945-1982, Gallimard, 1993.

Quai de Bourbon, Google Street View

 

 

 

 

 

 

 

 

Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter ça, à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formes nouvelles, mais cela ne servirait à rien. Si l’on pouvait dire : je vîmes monter la lune ; ou : j’ai mal au fond de nos yeux, ou, en particulier : toi, la femme blonde, étaient les nuages qui passent si vite devant mes tes ses notre votre leurs visages. Seulement voilà... Puisqu’il faut raconter, l’idéal serait que la machine à écrire (j’écris à la machine) puisse continuer à taper toute seule et moi, pendant ce temps, j’irais vider un bock au bistro d’à côté. Et ce n’est pas simple façon de dire. L’idéal en effet, car le trou qu’il nous faut raconter est celui d’une autre machine, un Contax 1,2 et il se pourrait bien qu’une machine en sache plus long sur une autre machine que moi, que toi, qu’elle (la femme blonde) et que les nuages. Mais si je n’ai même pas la chance qui sourit aux innocents et je sais bien que si je m’en vais, cette Remington restera pétrifiée sur la table avec cet air doublement immobile qu’ont les choses mobiles quand elles ne bougent pas. Donc, je suis bien obligé d’écrire. Si l’on veut que ce soit raconté, il faut bien que l’un de nous l’écrive. Autant que ce soit moi, qui suis mort, qui suis moins compromis que le reste ; moi qui ne vois que les nuages et qui ne peux penser sans être dérangé, écrire sans être dérangé (en voilà un autre qui passe avec un bord gris), moi qui peux me souvenir sans être dérangé, moi qui suis mort (et vivant aussi, je ne prétends tromper personne, on s’en apercevra bien à la fin), j’ai commencé, puisqu’il fallait bien que je démarre d’une façon ou d’une autre, par le bout qui se trouve le plus loin, celui du début ; tout compte fait, c’est encore le meilleur moyen quand on veut raconter quelque chose. Je me demande soudain quel besoin j’ai de raconter tout ça, mais si l’on commence à se demander pourquoi l’on fait ce que l’on fait, pourquoi, par exemple, on accepte une invitation à dîner (un pigeon vient de passer, et un moineau aussi, je crois) ou pourquoi, quand on vous a raconté une bonne histoire, on ressent comme un chatouillement à l’estomac qui vous pousse dans le bureau d’à côté pour raconter l’histoire du voisin ; ça soulage aussitôt, on est satisfait et on peut retourner à son travail. Personne, que je sache, n’a encore jamais expliqué ce phénomène ; de sorte qu’il vaut mieux passer outre ces sortes de pudeurs et raconter, car après tout, personne n’a honte de respirer ou de mettre des chaussures ; ce sont des choses qui se font et quand il arrive quelque chose d’anormal, lorsque, par exemple, on trouve une araignée dans sa chaussure, ou que l’on fait un bruit de verre brisé en respirant, alors il nous faut raconter ce qui arrive, le raconter aux copains du bureau ou au médecin : “Ah ! mon Dieu, docteur, chaque fois que je respire...” Toujours raconter, toujours se délivrer de ce chatouillement désagréable au creux de l’estomac. Donc, puisque nous allons rencontre cette histoire, mettons-y un peu d’ordre, descendons l’escalier de cette maison et débouchons dans ce dimanche 7 novembre, il y a de cela juste un mois. On descend cinq étages et l’on se trouve dans la matinée du dimanche avec un soleil étonnant pour le mois de novembre à Paris, avec une belle envie d’aller de droite et de gauche, de voir des choses, de prendre des photos (parce que nous étions photographes, je suis photographe). Je sais que le plus difficile va être de trouver la bonne manière de raconter tout ça, mais je n’ai pas peur de me répéter. Cela va être difficile parce qu’on ne sait pas au juste qui raconte, si c’est moi ou bien ce qui est arrivé ou encore ce que je vois (des nuages et de temps en temps un pigeon) ou bien si, tout simplement, je raconte une vérité qui n’est que ma vérité, mais alors ce ne sera la vérité que pour mon estomac, que pour cette envie de m’enfuir et d’en finir au plus vite avec ça, quoi que ce puisse être. Nous allons la raconter lentement, on verra bien ce qui arrivera à mesure que j’écrirai. Si je suis remplacé dans ma tâche d’écrire ou si je suis pris de court, si les nuages s’arrêtent, s’il se passe autre chose (car ce n’est pas possible que cela consiste à voir passer sans cesse des nuages et, de temps en temps, un pigeon) si... Et après le si, qu’est-ce que je vais mettre, comment vais-je boucler correctement ma phrase ? Mais si je commence à poser des questions je ne raconterai jamais rien. Il vaut mieux que je raconte, raconter est peut-être bien une réponse, au moins pour un de ceux qui lisent. Roberto Michel, Français-chilien, traducteur, et photographe amateur à ses moments perdus, sortit du n°11 de la rue Monsieur-le-Prince le dimanche 7 novembre de cette année-ci. (Tiens, il en passe deux autres, plus petits, à bords argentés.) Depuis trois semaines il peinait sur la traduction du Traité des pouvoirs et recours de José Norberto Allende, professeur de l’université de Santiago. Il est rare qu’il fasse du vent à Paris et plus rare encore que ce soit un vent qui tourbillonne au coin des rues et monte fouetter les vieilles persiennes de bois derrière lesquelles des dames étonnées commentent de diverses façons l’instabilité du temps ces dernières années. Mais le soleil, ami des chats, était là, lui aussi, à cheval sur le vent, donc rien ne m’empêchait de faire un tour sur les quais et de prendre quelques photos de la Conciergerie et de la Sainte-Chapelle. Il était à peine 10 heures, et je me dis que vers 11 heures j’aurais une bonne lumière, la meilleure qui soit en automne. Pour perdre du temps je dérivai jusqu’à l’île Saint-Louis et me mis à marcher le long du quai d’Anjou, je m’arrêtai un instant devant l’hôtel de Lauzun et je me récitai quelques vers d’Apollinaire qui me viennent toujours à l’esprit quand je passe devant l’hôtel de Lauzun (il devrait plutôt me rappeler un autre poète, mais Michel est un entêté) et quand le vent tomba d’un coup et que le soleil devint au moins deux fois plus grand (plus tiède, veux-je dire, mais en fait, cela revient au même), je m’assis sur le parapet et me sentis terriblement heureux dans cette matinée de dimanche. Des mille façons de combattre le néant, une des meilleures est de prendre des photos, activité à laquelle on devrait habituer les enfants de bonne heure, car elle exige de la discipline, une éducation esthétique, la main ferme, le coup d’œil rapide. Non pour être à l’affut du leurre comme le premier reporter venu et attraper la stupide silhouette du personnage important qui sort du n°10 Downing Street mais lorsqu’on se promène avec un appareil photo, on a comme le devoir d’être attentif et de ne pas perdre ce brusque et délicieux ricochet de soleil sur une vieille pierre, ou cette petite fille qui court, tresses au vent, avec une bouteille de lait ou un pain dans les bras. Michel savait que le photographe échange toujours sa manière personnelle de voir le monde contre celle que lui impose insidieusement l’appareil (il passe à présent un grand nuage presque noir) mais cela ne l’inquiétait pas outre mesure, sachant qu’il lui suffisait de sortir son Contax pour retrouver ce ton distrait, la vision sans cadrages, la lumière sans diaphragme. En ce moment même (quel mot : en ce moment, quel stupide mensonge) par exemple, je pouvais rester assis sur le parapet, au-dessus du fleuve, à regarder passer les péniches noires et rouges sans avoir envie de les penser photographiquement, me laissant simplement aller dans le laisser-aller des choses, courant immobile avec le temps. Le vent était tombé. Puis je suivis le quai Bourbon jusqu’à la pointe de l’île où il y a une petit place intime (intime parce que petite et non parce que secrète, elle est grande ouverte sur le fleuve et sur le ciel) qui me plaît sacrément. Il n’y avait qu’un couple et, bien sûr, des pigeons ; peut-être ceux qui passent maintenant dans ce que je regarde. D’un saut, je m’installai sur le parapet et je laissai le soleil m’envelopper, me ligoter, je lui tendis mon visage, mes oreilles, mes deux mains (j’avais mis mes gants dans ma poche). Je n’avais pas envie de prendre des photos et j’allumai une cigarette pour faire quelque chose. C’est, je crois, au moment où j’approchais l’allumette de la cigarette que je vis le garçon pour la première fois. Ce que j’avais pris pour un couple ressemblait davantage à une mère et son fils mais je sentais pourtant que ce n’était pas un garçon avec sa mère, c’était bien un couple dans le sens que nous donnons toujours aux couples quand nous les voyons accoudés aux parapets ou enlacés sur les bancs des places. Comme je n’avais rien de spécial à faire, je pris le temps de me demander pourquoi le jeune garçon avait l’air si nerveux, comme un lièvre ou un poulain ; il enfonçait ses mains dans ses poches, en retirait une aussitôt, puis l’autre, il se passait les doigts dans les cheveux, il changeait de position, mais surtout, pourquoi avait-il peur car cela se devinait en chacun de ses gestes, un peu étouffée par la honte, une envie de se rejeter en arrière comme si son corps était au bord de la fuite, et que seul un ultime et pitoyable sens des convenances le retenait. Tout cela était si clair, là, à cinq mètres de moi - et nous étions seuls contre le parapet, à la pointe de l’île -, qu’au début la peur du garçon ne me permit pas de bien voir la femme blonde. Mais maintenant, quand j’y pense, je la revois mieux au moment où je compris indistinctement ce qui était peut-être en train d’arriver au garçon et où je me dis que cela valait la peine de rester et de regarder (le vent emportait les paroles, les à peine murmures). Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder et je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie, tandis que l’odorat... (mais Michel s’éloigne facilement de son sujet, il ne faut pas le laisser déclamer à tort et à travers). De toute façon, si l’on sait se méfier des erreurs du regard, regarder devinant chose possible ; suffit-il peut-être de bien choisir entre regarder et ce qui est regardé, savoir dépouiller les choses de tous ces vêtements étrangers. Et bien sûr, tout cela est assez difficile. C’est plutôt l’image du gosse que je revois d’abord avant son corps véritable (on comprendra par la suite ce que cela veut dire) ; par contre, je suis sûr, à présent, que je revois beaucoup mieux le corps de la femme que son image. Elle était mince et svelte, deux mots injustes pour dire ce qu’elle était, et elle portait un manteau de fourrure presque noir, presque long, presque beau. Tout le vent de la matinée (il ne soufflait presque plus à présent, il ne faisait pas froid) était passé dans ses cheveux blonds qui encadraient un visage pâle et sombre - deux mots injustes - et l’on se sentait terriblement seul et démuni quand elle vous regardait de ses yeux noirs, ses yeux qui fondaient sur les choses comme deux aigles, deux sauts dans le vide, deux giclées de fange verte. Je ne décris rien, j’essaie plutôt de comprendre. Et j’ai dit deux giclées de fange verte. Soyons justes, le garçon était assez bien habillé, il avait même des gants jaunes qui devaient appartenir, je l’aurais juré, à son frère aîné, étudiant en droit ou en Sciences sociales, et c’était un peu comique de voir les doigts des gants sortir de la poche de sa veste. Pendant un long moment, je ne vis de son visage qu’un profil assez sensible, oiseau effrayé, ange de Fra Fillipo, riz au lait, et un dos d’adolescent qui veut jouer les costauds et s’est battu deux ou trois fois pour une idée ou une sœur. Dans ses quatorze ans, peut-être quinze, on le devinait nourri et habillé par ses parents mais sans un sou en poche et obligé de tenir conseil avec les copains avant de pouvoir se décider pour un café, un cognac ou un paquet de cigarettes. Il devait déambuler dans les rues en pensant aux copines de classe, ou que ce serait chouette de pouvoir aller au cinéma ou alors de s’acheter des romans ou des cravates ou des bouteilles de liqueur à étiquette verte et blanche. Chez lui (une maison respectable, déjeuner servi à midi, paysages romantiques aux murs, vestibules sombre avec porte-parapluies d’acajou près de la porte) le temps de l’étude, d’être l’espoir de maman, de ressembler à papa, d’écrire à la tante d’Avignon, devait tomber en pluie fine. C’est pour cela que tant de rues, tout le fleuve pour lui seul (mais sans le sou) et la ville mystérieuse des quinze ans avec ses signes sur les portes, ses chats inquiétants, le cornet de frites, la revue pornographique pliée en quatre, al solitude comme un vide dans les poches, les rencontres heureuses, la ferveur pour tant de choses incomprises mais illuminées d’un amour total, d’une disponibilité pareille au vent et aux rues. C’était la biographie de ce garçon, ou celle de n’importe quel autre, mais ce qui distinguait celui-là, à présent, ce qui le rendait unique à mes yeux, c’était la présence de la femme blonde qui continuait à lui parler. (Cela m’ennuie d’y revenir sans cesse, mais il vient encore de passer deux longs nuages effilochés, et dire que ce matin-là je n’ai pas regardé le ciel une seule fois car dès l’instant où je pressentis ce qui arrivait au garçon avec cette femme je ne pus en détacher mes yeux, les regarder et attendre, les regarder et...) Pour résumer, le garçon était nerveux, et l’on pouvait deviner sans trop de peine ce qui était arrivé quelques minutes plus tôt, tout au plus une demi-heure. Le gosse était parvenu à la pointe de l’île, il avait vu la femme et l’avait trouvée sensationnelle. C’est ce que la femme attendait car elle était là pour attendre ce genre de choses, mais peut-être le garçon était-il arrivé le premier et la femme l’avait-elle vu d’un balcon ou d’une voiture et elle était venue à sa rencontre, elle avait engagé la conversation sous le premier prétexte venu, sûre depuis le début qu’il aurait peur d’elle et qu’il voudrait s’échapper, mais qu’il resterait quand même, timide et fanfaron, feignant l’expérience et le plaisir de l’aventure. La suite était facile à prévoir, cela se passait à cinq mètres de moi et n’importe qui aurait pu marquer les étapes du jeu, les passes dérisoires ; le charme de la scène résidait non pas en ce qui se passait, mais en la prévision du dénouement. Le garçon finirait par prétexter un rendez-vous, une obligation quelconque et il s’éloignerait, butant maladroitement contre les pavés, se voulant une démarche désinvolte mais se sentant nu sous le regard moqueur qui le suivrait jusqu’au bout. Ou bien alors il resterait, fasciné ou simplement incapable de prendre une initiative et la femme commencerait à lui caresser le visage, à le dépeigner, elle lui parlerait sans voix et le prendrait soudain par le bras pour l’emmener, à moins que lui, avec une audace déjà colorée de désir, de goût de l’aventure, ne se risquât à la prendre par la taille et à l’embrasser. Toutes ces choses étaient possibles, mais rien ne se passait encore, et Michel, perversement attendait, assis sur le parapet, préparant presque machinalement son appareil pour prendre une photo pittoresque, à la pointe de l’île, de ce couple peu banal qui se parlait et se regardait. Étrange que cette scène (presque rien en fait : un homme et une femme qui ne sont pas du même âge) ait eu comme une aura inquiétante. Je pensai que c’était moi qui y ajoutais cette tonalité et que ma photo, si je la prenais, replacerait les choses dans leur sotte vérité. J’aurais aimé savoir ce qu’en pensait l’homme au chapeau gris, assis au volant de la voiture arrêtée sur le quai près de la passerelle et qui lisait un journal ou dormait. Je venais seulement de le découvrir, car les gens qui sont dans une voiture arrêtée disparaissent presque, ils se perdent dans cette cage misérable privée de la beauté que lui confèrent le mouvement et le danger. Et cependant la voiture était là depuis le début, faisant partie (ou défaisant cette partie) de l’île. Une voiture, autant dire un réverbère, un banc. Mais pas le vent ni le soleil, éléments toujours neufs pour la peau et les yeux, ni non plus le garçon et la femme, uniques, placés là pour changer l’île, pour me la montrer sous un jour différent. Il était d’ailleurs fort possible que l’homme au journal fût attentif, lui aussi, à ce qui se passait et ressentît comme moi cet arrière-goût pervers de l’attente. À présent, la femme avait doucement pivoté sur ses talons de façon que le gosse se trouvât entre elle et le parapet. Je les voyais presque de profil, lui était plus grand qu’elle mais pas beaucoup plus, et de toute façon c’était elle qui le dominait, qui planait au-dessus de lui (son rire soudain comme un fouet de plumes) ; elle l’écrasait par le seul fait d’être là, de sourire, de promener une main en l’air. Pourquoi attendre davantage ? A 16 d’ouverture, avec un cadrage où n’entrera pas cette horrible auto noire, mais oui cet arbre qui rompra cet espace trop gris... J’élevai mon appareil à hauteur des yeux, feignant d’étudier un cadrage qui ne les incluait pas et je restai à l’affût, sûr de pouvoir saisir le geste révélateur, l’expression qui résume la manœuvre, la vie que le mouvement rythme mais qu’une image rigide détruit en sectionnant le temps, si nous choisissons par l’imperceptible fraction essentielle. Je n’eus pas à attendre longtemps. La femme achevait de ligoter doucement le garçon, de lui enlever fibre à fibre ses derniers restes de liberté, en une très lente et délicieuse torture. J’imaginai les dénouements possibles (cette fois, c’est un petit nuage écumeux en pointe, seul dans le ciel), je prévoyais l’arrivée chez elle (un rez-de-chaussée probablement, encombré de coussins et de chats) et je pressentais l’effroi du gosse et ses efforts désespérés pour n’en rien laisser paraître, pour faire comme s’il avait l’habitude. Fermant les yeux, si tant est que je les aie fermés, j’ordonnais la scène, les baisers moqueurs, la femme repoussant avec douceur les mains qui prétendaient la déshabiller comme dans les romans, sur un lit à édredon mauve, mais l’obligeant par contre, lui, à se laisser déshabiller, comme mère et fils, sous une lumière jaune d’opaline, et pour finir le dénouement habituel, peut-être, à moins que tout ne se passât différemment, l’initiation de l’adolescent ne dépasserait peut-être pas, on ne la laisserait pas dépasser, un long prologue où les maladresses, les caresses exaspérantes, la course des mains se résoudraient en Dieu sait quoi, en un plaisir solitaire, en un refus désinvolte mêlé à l’art de fatiguer et de déconcerter tant d’innocence blessé. Cela pouvait se terminer ainsi, cela pouvait fort bien se terminer ainsi ; cette femme ne cherchait pas un amant dans ce garçon et pourtant elle s’emparait de lui pour des fins impossibles à comprendre, à moins d’imaginer un jeu cruel, le goût du désir non satisfait, le besoin de s’exciter avant de revenir à un autre, quelqu’un qui ne pouvait en aucune façon être ce garçon. Michel est coupable de littérature, d’échafaudages invraisemblables. Rien ne lui plaît tant qu’imaginer des exceptions, des individus hors de l’espèce commune, des monstres qui n’ont pas forcément un aspect répugnant. Et cette femme invitait à mille suppositions, elle donnait même peut-être les clefs nécessaires pour deviner la vérité. Avant qu’elle ne s’en allât, et puisqu’elle allait occuper mon esprit pendant plusieurs jours car j’ai tendance à ruminer, je décidai de ne plus attendre : je mis tout dans le viseur (l’arbre, le parapet, le soleil de onze heures) et j’ai pris la photo... en m’apercevant qu’ils venaient de se rendre compte de mon manège et qu’ils me regardaient, le garçon d’un air surpris et interrogateur, mais elle, irritée, résolument hostile de corps et de visage qui se savaient volés, ignominieusement pris dans cette petite image chimique. Je pourrais vous raconter la suite en détail, mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de couleur et de ton à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans des lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait - simplement en ne bougeant pas - et soudain (cela semble presque incroyable) il fit demi-tour et se mit à courir, croyant sans doute, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fils de la vierge dans l’air du matin. Mais les fils de la vierge s’appellent aussi dans mon pays la bave du diable et Michel dut supporter de minutieuses invectives, s’entendre appeler sans-gêne et imbécile, à quoi il se contentait de sourire et de décliner par de simples mouvements de tête des envois si bon marché. Je commençais à me lasser quand j’entendis claquer la portière d’une voiture. L’homme au chapeau gris était devant nous et nous regardait. C’est alors seulement que je compris qu’il jouait un rôle dans cette comédie. Il s’avança vers nous, tenant à la main le journal qu’il prétendait lire. Ce dont je me souviens le mieux, c’est de la moue qui tordait sa bouche et couvrait son visage de rides car sa bouche tremblait et la grimace glissait d’un côté à l’autre des lèvres comme une chose indépendante et vivante, étrangère à la volonté. Mais tout le reste du visage était immobile, clown enfariné ou homme exsangue, à la peau sèche et éteinte, aux yeux profondément enfoncés ; et les trous de son nez étaient noirs et visibles, plus noirs que les sourcils, que les cheveux, que la cravate noire. Il marchait avec précaution comme si les pavés lui faisaient mal aux pieds ; il portait des souliers vernis à semelle si fine qu’il devait sentir toutes les aspérités de la chaussée. Je ne sais pas pourquoi je descendis du parapet ni pourquoi je décidai de ne pas leur donner la photo, d’opposer un refus à leur prétention où je devinais de la peur et de la lâcheté. Le clown et la femme se consultaient du regard, nous formions un triangle parfait, insoutenable, une figure qui allait se rompre en un éclatement. Je leur ris au nez et je m’en allai, un peu plus lentement que le garçon, j’espère. A la hauteur des dernières maisons, du côté de la passerelle en fer, je me retournai pour les regarder. Ils ne bougeaient pas, mais l’homme avait laissé tomber son journal ; il me sembla que la femme, adossée au parapet, passait sa main sur la pierre avec ce geste classique et absurde de la personne traquée qui cherche à s’échapper.

photographie quai d'Anjou, par Philippe Diaz Quai d'Anjou à Paris, photographie de Philippe Diaz

 

 

Les fils de la vierge, de Julio Cortázar
Publié le 23 mars 2011
- Dans la rubrique AU LIEU DE SE SOUVENIR
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