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LIMINAIRE
Les lignes de désir


C’est l’automne, l’air est doux, on dirait la fin de l’été, l’hiver viendra subitement, et la neige avec lui, par surprise, un matin de novembre. Nous marchons l’un à côté de l’autre. D’un même pas. Nos bras le long du corps, se touchent, caresses discrètes, complices. Le ciel est bleu. Soleil étincelant. Rue droite aux immeubles hauts d’un côté, trois quatre étages, en face beaucoup plus bas. Les voitures avancent difficilement à cet endroit. Sans doute un chantier qui en bloque la circulation. Une livraison. Quelques rares passants. Le quartier n’est pas touristique, les gens qu’on y croise sont sortis boire un café, acheter des cigarettes, ou rentrent de courses. Seuls à flâner à cette heure dans la rue. Sur la devanture des caves modernes, ancien magasin d’alimentation, à l’intérieur nu, dans la pâle lumière froide de ses néons, ses fenêtres aux vitres salles, une chinoise décore son rideau de fer baissé. Les couleurs vives de son éphémère tableau donne relief à ce décor grisâtre.

Rue de la Folie-Méricourt, Paris 11<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

En haut de son frêle escabeau, dans cet équilibre précaire, instable, elle peint ses motifs, sans modèle. Le mot Alimentation se détache en lettres rouges sur un ciel bleu. Une mer peut-être ? Dans la rue, les passants l’observent du coin de l’œil, à la dérobée. Personne ne s’arrête pour la regarder peindre. Seul un asiatique s’est arrêté pour l’observer. Dans les voitures au ralenti peut-être également. Je ne vois pas ce qui s’y déroule, vitres aux reflets aveuglants. Je traverse pour la photographie avec un peu de recul, de l’autre côté de la rue. Sur le moment je ne remarque pas vraiment cet homme. Il s’éloigne quand je le dépasse. Je ne le vois pas s’éloigner, concentré sur ma prise de vue. Il y a quelques années encore c’était un « Libre service ». Je me souviens encore de son slogan désuet : AZ, votre « Libre service à votre service ». Je crois qu’il reste une trace de cette enseigne. Sur la devanture restée fermée des années quelqu’un avait écrit : « Moderne ? J’adore ! » Avec deux R.

Rue de la Folie-Méricourt, Paris 11<sup class="typo_exposants">e</sup> sur Google Street View

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mètres plus loin, une autre peinture murale attire notre regard. Nous ne parvenons pas à nous accorder sur le visage représenté. Je penche pour Audrey Hepburn, en accordant à l’artiste le bénéfice du doute. Ce qui me plait dans la peinture de ce portrait, c’est le fond blanc duquel il se détache, sur le rideau de fer rouillé à larges bandes horizontales, à peine esquissé, à la brosse. Pas d’ombre. Il laisse transparaître la matière du rideau et lui donne un aspect de tulle. Le visage de cette femme nous observe droit dans les yeux de l’autre côté de la rue. Sa présence à cette échelle modifie notre rapport à la rue. On se recule pour mieux la voir et c’est elle qui nous observe, immobile et silencieuse. Un sourire malicieux aux lèvres, énigmatique. L’asiatique qui observait la peintre chinoise, tout à l’heure, s’est arrêté devant ce visage peint, sans même le voir. Je ne le remarque que maintenant. Son regard se porte plus loin dans la rue. Vers la peintre des caves modernes.

Rue de la Folie-Méricourt, Paris 11<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

Nous poursuivons notre chemin dans la rue de la Folie-Méricourt. Le ciel s’est couvert brusquement. Les nuages s’accumulent au-dessus du faîte des plus hauts immeubles de la rue. Gris-bleu sur le fond blanc de cet immeuble peint tout récemment. Bruits de tonnerre inattendus. Accentuer sensiblement le rythme de son pas. L’entendre battre à ses oreilles. Et son pouls servile suivre l’allure. Dans le ciel qui s’assombrit sentir les toutes premières gouttes de pluie sur son front. Les passants marchent plus vite. Agréable de sentir la ville qui se met à vibrer ainsi. On dirait que la nuit tombe. La rue sombre. Plus de lumière. Averse. On avise un café au bout de la rue. Tout le monde s’y retrouve. Pas une raison pour se parler, on sait bien que ça ne va pas durer. Juste une averse d’orage. Une parenthèse. Le carrefour se métamorphose sous les éclairs de pluie argentés. Derrière la vitre, au spectacle. À l’abri comme l’homme qui s’est arrêté devant le café, dissimulé sous son parapluie noir.

Rue de la Folie-Méricourt, Paris 11<sup class="typo_exposants">e</sup> sur Google Street View

 

 

 

 

 

 

 

Les lignes de désir est un projet de fiction, un récit à lecture aléatoire, un entrelacs d’histoires, de promenades sonores et musicales, cartographie poétique de flâneries anciennes, déambulations quotidiennes ou voyages exploratoires, récits de dérives aux creux desquels se dessinent les lignes de désir.

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