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Dans la maison de Chateaubriand


Nicolas Vial est un illustrateur de presse et un peintre français que je suis sur Instagram depuis quelques mois.

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Nicolas Vial à l’œuvre, photographie de Véronique Vial

Depuis le printemps dernier il s’est installé dans un lieu tenu secret à Paris, camouflé derrière quelques arbres, non loin de son domicile parisien du 14e arrondissement.

Cet endroit, il s’agit de la Maison Marie-Thérèse, une belle bâtisse chargée d’histoire, entourée de deux bâtiments plus récents. François-René de Chateaubriand l’évoque longuement dans ses Mémoires d’Outre Tombe, dont la rédaction commence en 1809, sous le titre Mémoires de ma vie, pour s’achever en 1841.

Chateaubriand entreprend de nombreux voyages comme ambassadeur, à Rome, à Berlin, aux États-Unis, à Jérusalem. En 1807, les époux Chateaubriand achètent la Vallée aux Loups. Ils achèteront au total une vingtaine de demeures dans Paris où François-René de Chateaubriand aime à y planter des arbres ramenés de ses nombreux voyages.

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La Maison de Chateaubriand

Chateaubriand s’installe donc au 88 rue Denfert-Rochereau (anciennement nommée rue d’Enfer), où il demeure avec sa femme Céleste jusqu’en 1838 - hormis en 1828, lorsqu’il est ambassadeur à Rome. La maison est entourée par un parc magnifique, sur un terrain qui réunissait ceux de cette fondation, de la Maison de retraite fondée sous le patronage de Marie-Thérèse, duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI, pour héberger des prêtres et des religieuses âgés et sans ressources, et de l’Œuvre des jeunes filles aveugles.

Au 92, Madame de Chateaubriand fonde l’Infirmerie Marie-Thérèse. Pour financer l’établissement, une chocolaterie fut même établit dans l’infirmerie par Mme de Chateaubriand (surnommée Vicomtesse Chocolat). Victor Hugo avait l’habitude d’y acheter du chocolat.

Céleste de Chateaubriand est enterrée sous la chapelle.

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Maison de retraite Marie-Thérèse et de l’Œuvre des jeunes filles aveugles

« En descendant la rue d’Enfer depuis la barrière [ou, en termes actuels, l’avenue Denfert-Rochereau depuis la place], écrit Eric Hazan dans son livre La traversée de Paris [1], le mur de gauche bordait autrefois l’infirmerie Marie-Thérèse fondée par Mme de Chateaubriand pour accueillir des veuves et des prêtres âgés. Au livre XXXVII des Mémoires d’outre-tombe rédigé dans ce lieu en mai 1833, Chateaubriand, alors âgé de soixante-cinq ans, médite sur l’aménagement du site : « Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides : ils font les cornes à leur maître de peu de durée, brevem dominum. [...] Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la Vallée-aux-Loups en mémoire des lieux que j’ai parcourus : qui se plaît au souvenir conserve des espérances. Mais lorsqu’on n’a ni enfants, ni jeunesse, ni patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les chiffres mystérieux employés au calcul des époques d’illusion ? [...] Au reste mes arbres ne s’informent guère s’ils servent de calendrier à mes plaisirs ou d’extraits mortuaires à mes ans ; ils croissent chaque jour, du jour que je décrois : ils marient à ceux de l’enclos des Enfants trouvés et du boulevard d’Enfer qui m’enveloppent. Je n’aperçois pas une maison : à deux cents lieux de Paris je serais moins séparé du monde.

L’entrée du lieu, toujours occupé par une institution charitable, est fermée sur l’avenue. On peut admirer les jardins depuis le boulevard Raspail à travers une grille, ou mieux depuis le chemin de ronde qui entoure la fondation Cartier. Les Cèdres sont toujours là, dont le plus important est celui qui se trouve presque intégré dans l’impeccable façade de verre de la fondation construite par Jean Nouvel en 1994. »

Presque deux cents ans après sa fondation par l’épouse de Chateaubriand, l’institution continue d’accueillir les prêtres âgés des diocèses de Paris, Créteil, Nanterre et Saint-Denis. Certains religieux ou membres des familles des prêtres peuvent également y être accueillis.

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Le site vu depuis Google Earth

Aujourd’hui, les bâtiments anciens subsistent au milieu des jardins, tels qu’ils étaient ou presque à l’origine. Devant l’actuelle Fondation Cartier, 261 boulevard Raspail, se trouve encore un des cèdres plantés par l’écrivain sur le terrain de l’infirmerie.

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Photographie de Nicolas Vial

Nicolas Vial a été invité à utiliser les espaces de la Maison de Chateaubri and qui va être prochainement réaménagée, il l’a investi comme atelier et salle de travail, dans laquelle il peint depuis plusieurs mois sur des toiles mais également à même les murs décrépis, à l’abandon, les couloirs désertés du bâtiment. L’artiste ouvrira son atelier à la visite à l’occasion d’une exposition exceptionnelle in situ, à partir du 25 novembre 2016.

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La Maison de Chateaubriand retrouve vie en atelier improvisé par Nicolas Vial

Quand on demande à l’artiste pourquoi il nomme cet endroit son atelier nomade, il insiste sur l’opportunité provisoire d’un tel espace, longtemps resté caché, secret, voué à disparaître en l’état, à se transformer, un lieu éphémère inscrit pourtant dans l’histoire parisienne et littéraire.

Sur l’une de ses œuvres récentes peintes sur place sur une porte coulissante de son couvent-atelier comme il l’appelle, une phrase latine que l’on voit couramment sur les cadrans solaires des Alpes de Haute-Provence, HOMO FUGIT VELUT UMBRA, résume bien sa relation métaphysique au lieu : « L’homme fuit comme l’ombre. »

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Peinture de Nicolas Vial sur les murs de la Chapelle désacralisée du couvent

Nicolas Vial poursuit ses travaux personnels sur les murs de son atelier nomade parisien. Dans son bestiaire habituel l’arche de Noé figure en bonne place. Comme on peut le découvrir en accéléré sur cette vidéo, le peintre part d’une forme blanche sur le mur, qui correspondait à une peinture craquelée, pour élaborer sa peinture. Je ne savais pas en entrant ce que j’allais dessiner, confesse-t-il.



La richesse des techniques utilisées par l’artiste, habitué à passer du dessin de presse, de l’illustration, à la peinture, lui permet de retrouver ici la fresque, comme celle qu’il a créé l’année dernière au Musée de la Marine, dans laquelle on retrouve d’ailleurs de nombreuses figures et personnages chers à l’artiste, un travail dans un cadre inédit qui lui offre encore une fois l’occasion de sortir des limites des supports traditionnels.

« Pendant que j’attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge affluaient par la barrière d’Enfer. Les derniers ressemblaient à ces carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à mademoiselle de Mornay lorsqu’elle fuyait les massacres de la Saint-Barthélémy. En passant devant la communauté des missionnaires, située dans ma rue, ils y entrèrent : une vingtaine de prêtres furent obligés de se sauver ; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue. On n’a point parlé de cette misère. Avait-on à s’embarrasser de ce que la prêtraille pouvait avoir perdu ? Je donnai l’hospitalité à sept ou huit fugitifs ; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des passe-ports par l’intermédiaire de mon voisin, M. Arago [2], et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. « La fuite des saints a souvent été utile aux peuples, utilis populis fuga sanctorum. » »
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L’Observatoire visible depuis l’atelier éphémère de Nicolas Vial. Photographie de l’artiste

En procédant à ses essais d’accrochage dans les différents espace de la maison de Chateaubriand, Nicolas Vial a trouvé par hasard un vieux crochet de placard qui avait une drôle de rondelle. En le dépliant il a déniché un fragment ancien recouvert d’une écriture cursive à la plume. Est-ce l’écriture de Chateaubriand ?

Pour découvrir l’ensemble des photographies de Nicolas Vial dans son atelier nomade, je vous invite à suivre le beau compte Instagram de l’artiste.

Diaporama de quelques photographies de Nicolas Vial :



[1] La traversée de Paris, éditions du Seuil, 2016

[2] La maison de Chateaubriand, rue d’Enfer, n° 84, était voisine de l’Observatoire, dont François Arago était alors le directeur.



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