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LIMINAIRE
Ateliers d’écriture à Sciences Po Paris #5


Une série de douze ateliers d’écriture durant le premier semestre 2011/2012 des étudiants en deuxième année de Sciences Po, ayant pour but de procéder à l’écriture collective d’un récit numérique géolocalisé à partir des images de Google Street View sur Google Documents et sur le blog Le tour du jour en 80 mondes.

Google Street View est un révélateur de notre expérience du monde et de notre rapport au temps et en particulier, de la paradoxale tension entre notre indiffère,ce quotidienne aux choses qui nous entoure et notre incessante recherche de connexion et d’interaction. C’est l’occasion de porter sur Google et le monde qu’il dessine, un nécessaire regard critique, une analyse de la représentation du monde que nous proposent Google Maps, Google earth et Google Street View.

 

 

 

 

 

 

 

Textes des participants 2013 :

Celle qui court tant bien que mal sur ses talons de quinze centimètres pour attraper le bus. - Quand je pense à elle, ce n’est jamais son visage qui m’apparaît spontanément.

Celui qui passe beaucoup de temps à épier la voisine avec son télescope. - Son regard était perçant et vous donnait un frisson lorsque vous le croisiez.

Celui qui vient d’acheter une salade de carottes. - Quand on pense aux grands-mères, on a toujours cette image de femme gentille.

Celui qui vous a repéré depuis l’autre bout de la rue et vous attend pour vous demander son chemin. - Elle ne change pas au fil des ans.

Celui qui ouvre la porte en s’appuyant sur le chambranle pour prendre un air de Frank Sinatra. - Paul ne serait pas Paul s’il n’était pas lui.

Celui qui baise la main du patron. Celle qui se ballade en polaire été comme hiver. - Je l’ai rencontré lors de mon entrée au collège.

Celle qui d’un regard étonné et amusé me remercie de m’être écarté pour la laisser passer. - Depuis mes tous premiers pas dans le système scolaire, elle m’accompagne.

Celui qui n’a pas pris parti pour Poutou en 2012. - Un détail comme celui-là ne pouvait que susciter mon attention : comment un nom peut-il être composé de cinq consonnes consécutives ?

Celui qui joue aux dés en prenant toute la place, dans le métro. - Son visage a vieilli avec moi.

Ceux qui sortent les boites des camions. - If I had to describe my grandmother in one word, it would have to be warm.

Celle qui est sérieuse jusqu’au bout des ongles. - Parmi tous les gens que je connais, c’est la seule personne dont la vue me ravie, chaque fois et sans exception.


Textes des participants 2012 :

D’une heure à d’autres, sur le bitume

Ceux-là l’étudiante en médecine, l’enfant méchant et le jeune moqueur

“celui” (sə.lɥi) masculin

Il ou elle ?

Démonstratifs indéfinis

Ils, Elles, Eux

Celui qui la nuit…

Portraits

Brefs regards

Un parmi eux


Les textes des participants en 2011 restent disponibles sur le site du Tour du jour en 80 mondes entre les Visages et Des histoires de visages.


Les visages

Faces, est le premier ouvrage de Louis Imbert. Né en 1982 à Suresnes, journaliste, il a travaillé en Iran, en Asie Centrale et en Afghanistan pour la presse écrite et la radio. On peut le suivre sur samecigarettes.wordpress.com.

Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ».

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans sa préface, Arnaud Maïsetti décrit ainsi cet ouvrage : « La mémoire des images – exercice douloureux que celui d’essayer de recomposer de mémoire telle ou telle image vue, même celle qu’on connaît le mieux. Mais qu’on la retrouve, devant soi, à l’écran, et cette mémoire soudain s’abolit dans l’évidence immédiate qui ne connaît aucune durée pour s’établir, dans l’instant. Alors, quand L. Imbert écrit l’image, à nous refusée, c’est ce double jeu de mémoire et d’oubli qui se confronte, et se fait face. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Rumeur des espaces négatifs de Laure Limongi & Thomas Lélu invente une forme nouvelle entre un texte faussement désincarné et des images banales toutes re-travaillées, où la figure humaine apparaît le plus souvent le plus souvent masquée. Le livre emprunte la forme ludique des manuels illustrés pour s’attacher à la représentation photographique de la figure humaine, celle que l’on retrouve notamment dans la pratique amateur, à travers l’autoportrait (petites annonces, photos d’identité, clichés de magazines, de journaux ou sur internet). Une façon de dévoiler son image en masquant son identité. La Rumeur des espaces négatifs est un jeu, le roman du je, composé d’amorces de récits et d’un pêle-mêle d’images.

 

 

 

 

 

 

 

Extrait :

« Le visage n’est pas une évidence, la forme. Les critères informent l’esthétique, la vie. La beauté est un acte moral. Une décision. Bien peu à voir avec la cruauté. L’image crue. Sa pornographie. La beauté est sans reflet. Sans équivoque. Le Dracula nominatif qui hante nos vies, notre vision du monde. Une aspiration. Mais elle ne suffit pas. Il y a toujours quelque chose qui dépasse. Et puis un cadre. Il y a toujours un filtre. »

Rumeur des espaces négatifs, Laure Limongi & Thomas Lélu, Léo Scheer, 2005.

Le flou d’une image :

Un portrait ne peut enfermer l’individu dans une seule image de lui-même. À côté des démarches suscitant le portrait à travers une pluralité d’images, se développent des approches consistant à laisser deviner une personnalité à travers le flou d’une image, le filtre de plusieurs écrans.

« De toute évidence, les images des choses visibles, grandes ou petites, qui nous servent d’objet, atteignent le sens par l’infime pupille de l’œil. Si donc l’immensité du ciel et de la terre passe par une ouverture aussi petite, le visage de l’homme – réduit à presque rien parmi des images aussi vastes, en raison de la distance qui le diminue – occupe dans la pupille une partie tellement minime qu’on ne peut la distinguer ; et ayant à passer de la surface extérieure au siège même des sens, à travers un milieu obscur, c’est-à-dire par les cellules creuses qui semblent obscures, cette image, lorsqu’elle n’est pas fortement colorée, est affectée par l’obscurité qu’elle traverse, et parvient obscurcie au siège des sens. Nulle autre raison ne saurait être alléguée pour expliquer la noirceur du point de la pupille. Rempli d’une humidité transparente comme l’air, il fait office d’un trou dans un carton ; quand on regarde dedans, il semble noir et ainsi l’objet clair ou obscur, ou à travers l’air, se confond dans les ténèbres. »

Les carnets, Léonard de Vinci, Gallimard, 1942.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le flou n’est pas de la peinture de mauvaise photographie ni de la mauvaise peinture de photographie. « J’estompe pour rendre l’ensemble homogène, pour que tout soit d’égale importance. J’estompe pour que rien n’ait l’air léché, artistique mais pour que ce soit lisse et parfait. J’estompe pour que tous les éléments s’interpénètrent. J’estompe peut-être aussi le trop et le superflu en informations anodines. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troublée en vérité, Florence Chevallier

 

 

 

 

 

 

 

Les visages de la série Troublée en vérité de Florence Chevallier sont flous, comme l’est un visage trop proche avec lequel on a du mal à faire la mise au point et qui nous force à reconnaître des sensations déjà vécues, des images déjà vues. Ils montrent l’insaisissable d’un visage, dont les traits s’estompent, se déforment, deviennent méconnaissables et expriment, par des accents venus du dedans, l’agitation de l’être, son incapacité à se fixer dans une figure, son affolement face à la multiplicité des visages de soi dont on ne sait lequel retenir et s’il nous appartient. Ces visages s’offrent aux regards, tantôt les yeux fermés bloquant l’accès à toute reconnaissance, à toute tentative d’identification, tantôt yeux ouverts hypnotiques procurant le même effet de distanciation, d’éloignement, d’étrangeté. Ces visages n’appartiennent à personne. Ils ne font que figurer des états d’âme enfouis, des ombres anciennes venues s’appliquer sur mon propre visage, le menaçant d’étouffement, à la manière d’un chat venant le recouvrir. Chaque photographie résulte d’une opération de "décollement" formant des spectres dont la perte est essentielle car ils sont plus près d’être des masques, des visages déguisés, dédoublant l’être et le menaçant tragiquement. Ces images s’engendrent mutuellement et successivement à l’infini, confirmant mon désir dès 1980 de "faire de moi un multiple" et non de "faire une photographie de moi".

 

 

 

 

 

 

 

Prise "en aveugle", l’appareil photographique à bout de bras, dans une virée imaginaire et dans une conscience précise de la lumière et du cadre toujours maintenu vertical, cette série de photographies capte le double d’une âme qui se cherche et accepte de dévoiler cet errement dans une lente remontée vers les origines. Visage de femme interchangeable, tantôt féminine, tantôt masculine, dont la forme mouvante, impalpable nous tient sous son emprise. Car si la matière même de ces photographies est floue, leurs contours et la vision qu’elles suggèrent sont très nets : il y a longtemps en nous des visages qui hantent nos vies, qui parfois s’impriment sur le nôtre et le transforment jusqu’à devenir méconnaissable.

Sur Google Street View les visages sur les photographies sont désormais floutées par un système de brouillage facial.

 

 

 

 

 

 

 

« Avec « Street Ghosts », écrit Marie Lechner dans Libération, Paolo Cirio s’inquiète, lui, de la mise en données du monde par Google, notamment par son service de cartographie panoptique Street View. Le hacker italien a choisi 80 silhouettes de par le monde, au hasard de Google Street View, pour en faire des répliques à taille réelle sur des posters qu’il colle sur les murs des villes à l’endroit exact où l’objectif de la voiture Google les a saisies, silhouettes fantomatiques interrogeant la frontière entre privé et public et l’appropriation abusive d’informations privées par les mastodontes du Net, les quatre chevaliers de l’infocalypse, Apple, Google, Facebook et Amazon. « Être sur Street View est bien pire que d’être sur un poster dans la rue, qui n’est pas permanent et peut toujours être retiré, estime l’artiste. Alors que nos fantômes vont hanter pour toujours les serveurs de Facebook, Google ou Twitter, toute l’info que nous laissons sur le Net est stockée et commercialisée. » »


Proposition de travail :

Retenir trois visages qui importent pour soi et les décrire : d’après une photo ou un film, d’après une peinture ou un dessin, et le visage d’un ami, d’un parent, d’un être qu’on aime. Les décrire. Et dire ce qui fait qu’on y est attaché, qu’ils prennent pour nous figure de modèle.

Se souvenir ou imaginer toutes les transformations que l’on peut faire subir à une photographie (par amour, jalousie, dépit, ambition, désespoir...).

À travers l’autoportrait (petites annonces, photos d’identité, clichés de magazines, de journaux ou avatar sur internet), comment dévoile-t-on son image en masquant son identité ?

Travail sur l’énumération pour convoquer la longue liste de toutes les personnes croisées dans la rue dont on se souvient. Avec les Notes de chevet de Sei Shônagon des inventaires et accumulations qui sont comme le visage d’une époque. Ou bien encore le poème Quelque part quelqu’un d’Henri Michaux.

« Quelque part quelqu’un est chien et aboie à la lune

Quelqu’un est né chinoise et maintenant elle a dix-sept ans

Quelqu’un c’est une blonde et sa sœur est vive, véritablement pétulante

Quelqu’un son père est Highlander

Quelqu’un… et puis ça lui a retenti sur les reins et maintenant fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital

Quelqu’un il a de grosses solives à sa maison

Quelqu’un, il veut encore un peu de crème. Mais l’autre quelqu’un, c’est l’existence de Dieu qui le chipote

Quelqu’un vient d’avoir un moment de fierté qu’il expiera durement

Quelqu’un, cette fois il pleut fort

Quelqu’un les gens d’à côté rentrent à l’instant... »

Merci au passage à François Bon pour ces pistes d’écriture que l’on peut retrouver sur le site de la bnf : écrire la ville .

Dernières pistes, le livre de Jean-Louis Kuffer dans Ceux qui songent avant l’aube, sur Publie.net. Celui qui, celle qui, ceux qui... Reprendre la proposition de Jean-Louis Kuffer dont on retrouve sur son site l’énumération en développement infini pour parvenir à convoquer une galerie de portraits et faire sortir du brouillard de notre mémoire, tous ces visages floutés, fantomatiques, qu’on n’a su qu’entrevoir. Ce qu’il nous en reste. Ceux que l’on parvient à ranimer.

L’enjeu, selon François Bon : du visage il n’y a rien à dire (un nez, deux yeux et une figure), et pourtant c’est ce qui définit tout l’être. Comment le faire exister dans la phrase sans le décrire ? L’adjectif en soi ne dit rien, c’est la torsion des phrases en aval et en amont du visage qui vont le dessiner.

« Un homme se propose la tâche de dessiner le monde. Au fil des ans, il peuple un espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, d’habitations, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage. »

Jorge Luis Borges, L’auteur, nouvelle édition, Gallimard, 1999.

Manière d’interroger ce que l’on ressent en voyant les visages floutés sur Google Street View . Et si c’était sa propre image qu’on y croisait un jour, se reconnaîtrait-on ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier thématique de la BNF sur le portrait.

Inventer la ville : visage et identité
Publié le 30 septembre 2013
- Dans la rubrique AU LIEU DE SE SOUVENIR
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