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Le visage est une fabrique perpétuelle


« Étant donnée, écrit Ariane Mayer, dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du NT2 est une fiction transmédia interactive créée par Cécile Portier et centrée sur une réflexion autour de la trace numérique. L’intrigue fait intervenir deux personnages indéfinis, apparaissant sous forme de pronoms : « elle », une femme découverte entièrement nue qui va peu à peu être « rhabillée » au moyen de la somme de ses données numériques, et « vous », le lecteur-spectateur. Celui-ci est investi d’un rôle de voyeur, tombant par hasard sur le corps dénudé de cette femme et fasciné par la quête de son identité, autant que d’une fonction de protagoniste en ce que, cherchant à tout prix à la connaître, c’est lui qui étoffe et masque au fil de l’histoire sa peau nue sous un faisceau de traces numériques. L’œuvre, qui déploie de nombreuses formes d’interactivité, associe ainsi le jeu sur le médium numérique à une interrogation sur ce qu’il implique quant à la définition de notre identité contemporaine ».

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Chapitre « Disparition » dans l’œuvre de Cécile Portier : étant donnée

Étant donnée une femme. Vous la retrouvez nue et inconsciente dans un terrain vague. Elle se réveille, amnésique.

Vous aurez la tentation, le devoir, de la rhabiller entièrement en recousant pour elle le manteau de données collectées sur ce que fut sa vie d’avant : nom, prénom, situation, localisation, comportements d’achats, options de vote ou d’abstention, navigation et mouvements absorbés en télésurveillance… Faits, gestes et opinions répertoriés et mis en chiffres, en icônes indiscutables de son identité. Vous saurez tout. Mais que faites-vous en faisant cela, sinon échouer à la rendre à elle-même ? Et vous, votre vie s’écrit-elle seulement en données apposées ?

Dans le chapitre Identification, le texte Visages, identité décrit bien la dimension morbide de la photographie du visage :

« Cette femme a mille visages, et on lui tire son portrait. On lui tire son portrait d’identité : tête droite, regard droit, tête et visage dégagée. Et surtout : expression neutre, bouche fermée, sans sourire.

On lui tire son portrait, son portrait comme un masque.

Nous entrons désormais dans les photomatons comme dans une morgue. Les yeux ouverts c’est un leurre. Nous en ressortons avec des gueules de suspects. La mort, oui, la mort est suspecte. Réjouissons nous. La police ne collectionne de nous que ce que nous ne sommes pas. La terrible efficacité de ces outils de reconnaissance s’exerce sur une toute petite surface : le point final.

Le visage est une fabrique perpétuelle. Une usine de production de soi. Avec l’idée de fidélité due, envers cette surface. L’idée qu’on se doit d’y inscrire tout ce qui compte. Ce qui compte, ce n’est pas millimètres de plus ou de moins sur nez bouches oreilles. Ce qui compte : ce qui nous dessine sans nous tracer.

Cette femme a mille visages, et on voudrait lui donner un seul nom ».

Dans Facing the Nameless (Démasquer l’inconnu) l’œuvre de l’artiste Ziv Schneider Israélienne vivant et travaillant à New York, présente les masques de personnes trouvées mortes n’ayant pas encore été identifiées.

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Interactive Haiku, Démasquer l’inconnu, de Ziv Schneider

Il y a plus de 11 000 cas de morts non identifiés aux États-Unis. Les questions de la vie privée et de l’anonymat sont largement débattus en ce moment, à l’ère des grands volumes de données et de la diffusion massive des nouvelles technologies qui permettent la reconnaissance faciale et le marquage.

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Visage en images 3D, dans Interactive Haiku, Démasquer l’inconnu, de Ziv Schneider

Ces technologies ne sont pas encore à la portée de tout le monde et elles ne sont pas utilisées dans les endroits où elles pourraient aider le plus. Lors de l’affichage des informations de cas de disparitions, beaucoup de choses nous semblent familières telles que la vue sur la rue et les objets trouvés appartenant à la personne. Cependant, son nom reste inconnu. Lors du chargement des portraits découverts à travers la recherche Google, les images proposées par le moteur d’images sont le plus souvent celles de célébrités.

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Situation de la disparition sur Google Street View

« À l’ère du Big Data et des nouvelles technologies de reconnaissance faciale, déclare Ziv Schneider, sur le blog de l’ONF, les enjeux concernant la vie privée et l’anonymat sont devenus des débats sociétés. Pourtant, ces nouvelles technologies s’avèrent complètement inefficaces pour identifier des personnes de notre entourage. Lorsque nous téléchargeons le visage d’une personne inconnue dans l’engin de recherche Google Image, il en résulte une panoplie de visages de célébrités qui n’ont rien à voir avec cette personne. Comment se fait-il que ces engins puissent identifier le visage d’une célébrité éloignée, sans pouvoir reconnaître une personne décédée dans notre environnement immédiat ? Ce projet vise à faire prendre conscience de la relation que nous entretenons avec les gens qui nous entourent et qui, bien souvent, demeurent anonymes. »



L’artiste travaille dans cette œuvre sur douze cas trouvés sur le site Namus.gov en utilisant différents outils pour essayer de mieux les comprendre, le situer dans leur environnement (en utilisant entre autre Street View) et de tenter de retrouver leur identité. Pour chaque cas, elle a créé un masque, en utilisant plusieurs logiciels 3D. Le masque a ensuite été remplacé par l’image réelle de la personne et est destiné à fournir une introduction progressive au sujet difficile de son identification. Une approche sensiblement différente de celle qu’opère Cécile Portier dans Étant donnée, mais dont le but est le même : « l’accumulation de toutes ces traces, fragments individuels, pour les agréger en une « personne », en un « quelqu’un » entièrement numérique que la collection de données substitue au quelqu’un en chair et en os ».  [1]

[1] Texte d’Ariane Mayer, sur étant donnée de Cécile Portier, paru dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du NT2



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