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LIMINAIRE
Séance 290


Proposition d’écriture :

Écrire sur vache donne à méditer. Il y a écho sonore - et pas seulement - entre rumination et méditation. Cela tient du retour sur. Remâcher sans rabâcher. L’objet tenu à bout de main ne se réduit pas à sa monstration. Il se laisse traire de son sens.

Comment dire avec des mots ce qui reste hors des mots ? À partir d’un imaginaire éveillé davantage par la photo qu’en redoublant la photo elle-même, avec une écriture charnelle dans la matière de l’animal. Photos et textes se passent de commentaires et d’illustrations, de façon à éviter la redondance.

Vaches, Frédéric Boyer, éditions P.O.L., 2008. Vues de vaches, Claude Ber, Photographies de Cyrille Derouineau, L’Amourier éditions, 2009.

Présentation du texte :

Un recueil de poésie philosophique tout entier consacré à ce qu’il y a de permanent et d’éphémère dans l’idée même de vache et dans sa réalité à la fois massive et énigmatique.

Frédéric Boyer nous conte qu’« il n’a jamais été de si bonne compagnie que celle des vaches ». Il nous rappelle qu’« une vache ne mange pas ses semblables. Une vache ne tue pas une vache. Ni père ni mère. Une vache n’adore pas d’idoles. Une vache ne désire pas la femme d’autrui. Une vache ne vole rien à personne ». L’humour désolé, l’attention émue du poète nous bouleversent. Nous sommes de tout cœur du côté des vaches, qui « n’ont jamais eu besoin de notre vieille métaphysique », et qui sont « éternellement temporelles ». Que les vaches soient « des écrivains silencieux » ne nous console pas de notre incomplétude et de la noirceur de notre destinée commune.

Dans ce titre à double sens, il est question de regard. Du regard porté sur les vaches, et du point de vue des vaches elles-mêmes. Oui, elles nous regardent autant qu’on les regarde, les vaches de Claude Ber et de Cyrille Derouineau, poussées par une irrésistible curiosité. Elles existent dans le charnel, dans l’empan de leurs corps et les mots et les images sous nos yeux les exaltent. Où la photographie de Cyrille Derouineau cultive la présence et le relief dans une belle sobriété, les textes de Claude Ber bouillonnent d’ingéniosité et d’érudition mêlées, de détails insolites où se côtoient l’humour et le sensible. La rencontre est heureuse et l’acuité partagée.

Partir à la rencontre de celles qui traversaient le village à pas lents, balançant leurs têtes pensives comme plongées dans une méditation inaccessible à nous tous (…) nous invite à changer de regard.

Extraits :

Les premières à mourir ce sont les vaches. Aucun être vivant sur terre n’est aussi temporaire ni aussi précaire ni aussi transitoire qu’une vache. Les premières à mourir de soif ce sont les vaches. Les premières à mourir de mort ce sont les vaches. Les toutes premières à mourir de nous-mêmes ce sont les vaches.

Depuis nous n’avons jamais réussi à oublier la mort certaine des vaches.

Au début l’encombrement d’une vache morte est phénoménal. Mais très vite on peut en ajouter une, en ajouter une, en ajouter une. Nous sommes devenus à notre tour comme de toutes petites vaches assoiffées. Je sais très bien que la pluie est là, qu’elle est ici dans nos cœurs, nos cœurs qui n’ont rien laissé filtrer. Les vaches aimaient la pluie. Elles auraient pu facilement aimer autre chose comme nous : l’esprit, la méthode, la puissance. Mais c’est l’eau du ciel finalement qu’elles aimaient.

Vue de vache unique

Le cornu pointe en haut chez cette rousse à poils longs. Avec son pelage de mouton écossais, elle crée une indécision de nature. Pleinement vache, mais tout de même, quelque peu brebis et comme tricotée plus que tendue de cuir. Que fait-elle là au milieu d’un cheptel au poil court parcouru de reflets indigo ? C’est un apax. L’isolée de la logique agricole qui tend d’ordinaire à l’uniformité. Une égarée, cette laineuse. Et voilà qu’elle me fixe, petites oreilles vers l’avant, front étroit sur l’œil rétréci par le bouffant du poil. Face à face immobile, où me lorgne cet œil étonnamment intelligent. Regard futé de fine lame. “ Qu’est-ce qu’elle croit celle-là ! ” dit la pupille luisante. Je ne crois rien. Je rends les armes. Non ce n’est pas une égarée. C’est une habile. Lovée au creux d’une fermière préférence. Qui l’élit, elle, et sa rouge toison frisée. C’est l’impériale. La chef de troupe. La vache sans usage. Sans autre visée que d’être vache. Et d’exister. Je la salue tandis que d’un mouvement vif, elle me tourne au museau un arrière-train moussu de bouse et dédaigneux.

Présentation des auteurs :

Frédéric Boyer est né en 1961 à Cannes. Il a enseigné la littérature comparée dans les universités de Lyon III et de Paris VII et a été professeur à la prison de la Santé. Il a dirigé la nouvelle traduction de la Bible réalisée collectivement par des écrivains contemporains et des spécialistes des textes et des langues bibliques (Bayard éditeur, septembre 2001). Il dirige le secteur adulte des éditions Bayard.

Il est également le traducteur de Saint Augustin, avec Les Aveux.

Claude Ber a publié une dizaine d’ouvrages, principalement en poésie et théâtre, dont La Mort n’est jamais comme, qui a obtenu le prix international de poésie Ivan Goll. Présente dans de nombreuses revues et anthologies, elle participe aussi à des ouvrages collectifs. Elle donne de multiples lectures et conférences en France et à l’étranger, dont certaines sont recueillies dans Libres paroles, éd. Chèvre Feuille étoilée. Agrégée de Lettres, elle est chargée de cours à Sciences Po et codirige la collection de poésie accents graves/accents aigus aux éditions de l’Amandier. Elle est présidente de Carrefour des Écritures et du Jury Forum Femmes Méditerranée.

Cyrille Derouineau est né en 1968, vit et travaille en région parisienne. Titulaire d’une Maîtrise de Sciences et Techniques de la Photographie de l’Université de Paris VIII-Saint-Denis.

Sa production photographique comprend de nombreux sujets parmi lesquels figurent, entre autres, les transports (séries Sur la route, Métropolitain et En train), la nuit (Quand la ville dort), le Christ et les églises (Corpus Christi), le monde rural (Chroniques de la terre), les animaux (Bestiaire), l’armée (Chroniques de classes), la mer (Poussières d’îles, Boulevard de l’amer, On the beach et Hors saison), les jardins et le parc de Versailles (Versailles, côté parc et jardins).

Liens :

Présentation de Vaches de Frédéric Boyer sur le site de son éditeur P.O.L.

Extrait de Vaches de Frédéric Boyer sur le site de Claude Chambard

Critique de Vaches de Frédéric Boyer par Claro sur son site

Article du magazine Lire sur le livre Vaches de Frédéric Boyer

Extraits de Vaches de Frédéric Boyer

Liens :

Le site de Claude Ber

Extrait de Vues de vaches sur le site de l’éditeur L’Amourier

Présentation du travail du photographe Cyrille Derouineau

Critique du livre sur le site d’Angèle Paoli Terres de femmes

Vaches, Frédéric Boyer & Vues de vaches, Claude Ber
Publié le 22 mai 2009
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE






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