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LIMINAIRE
Séance 177



Proposition d’écriture :

Une histoire se termine (disparition d’un proche, virage brutal dans sa vie, changement de cap), on tourne la page, la page se tourne, quelques traces encore nous reviennent en mémoire, flashs, instantanés, brefs retours en arrière. Une série de phrases, courtes respirations, ramassées sur elles-mêmes, dans un souffle coupé, un silence pesant qui se prolonge dans les bruits environnants, comme un cœur de mots serrés qui bat fort.

Nègre blanche, Sophie G. Lucas, L’idée bleue, Collection Le dé bleu, 2007.

Présentation du texte :

« Un père comme un malheur en train de mourir. Déjà mort, mais il continue de mourir.

On y pense à travers de courtes et rapides respirations qui empêchent peut-être de suffoquer. C’est aussi comme un cœur de mots serrés qui bat fort : on a couru vite à travers la grammaire et de l’ailleurs qu’on rapporte en vain dans un silence qui ne l’accueille pas. Même rapporter un peu le passé du père n’arrange rien. Un cœur de nègre (puisque c’est moi que tu écris, dit le père) qui bat fort, trop fort, mais en brefs jets de sang vif (y aurait-il un plaisir qui trouve son chemin dans le malheur ?) il persiste et s’affirme dans ses lancées d’écriture étonnamment continuées. On va l’entendre encore dans le silence qui suit la fin du livre. »

James Sacré

Extrait :

« 1

à la cuisine je compte mes pieds et petits carreaux sur un bout de papier tords mes mots la table qui en désordre peaux de pêches

2

le drap main mise sur sa tête à peine ses cheveux je vois d’un geste sec balaie l’air me remballe aux casseroles et à la nappe scène de chasse

3

dans l’ombre d’une porte entrouverte

4

le corps d’un homme enveloppé dur hein que je ressemble à une momie sous la sirène et les peupliers ses yeux multiplient les dernières fois

5

le tue-mouches à la poutre pendu balance des heures à la lutte j’observe comme ça s’épuise comme ça ne tient à rien quatre pattes et des ailes

6

lou reed et moi dans l’atelier chat ventre à terre me rejoint nous dansons coney island baby l’établi maille à partir avec mes pieds

7

sous l’ombre des feuilles au mur faire surgir bison girafe et lion me dire à trois si c’est un chat je pars mais toujours des animaux sauvages

8

il fait pffff avec sa bouche de la fumée tchou chou sur le bord de son lit alignons les roulées pouf pouf ça sera toi qui me fera mou-rire-heu

9

voitures sur les gravillons par petits virages arrivent les voisins alcool sous les vestes jour ordinaire s’habituer nous regardant mourir aussi »

Nègre blanche, Sophie G. Lucas, L’idée bleue, Collection Le dé bleu, 2007.

Présentation de l’auteur :

Sophie G. Lucas a obtenu cette année le Prix de poésie de la ville d’Angers, décerné tous les deux ans à un manuscrit inédit. Le jury était présidé par James Sacré. Elle est née en 1968 à Saint-Nazaire. Elle publie dans des revues et a obtenu en 2005 une bourse « découverte » du Centre national du livre. Elle a écrit : Ouh la géorgie, éditions Gros Textes / Décharge, 2005, et Nègre blanche, l’Idée bleue, 2007.

Liens :

Un article de Claude Vercey sur Sophie G. Lucas paru sur le site de la revue Décharge

Présentation du livre par James sacré sur le site de l’éditeur

1 commentaire
  • Sophie G. Lucas : Nègre blanche 28 octobre 2010 15:07, par cjeanney

    1 une mèche de ses cheveux dépasse recouvre un bout d’oreille un minuscule bout de biscotte il demande et repart haut perché sur le bout de ses orteils plié pan la biscotte en pistolet que de bouts ne jamais voir le bout de sa vie finie faire éternel mon fils

    2 ongle rongé transversalement ongles des autres différents séparation manger le sien pour se convaincre

    3 chien incurvé à mes pieds cendres de Pompéi en creux moule à l’envers quand le chien s’est retourné rien derrière le 24 août 79

    4 il peint volets sur le balcon tu peux repeindre ta maison cent fois elle sera toujours de la même couleur et il siffle

    5 le Cac 40 maintient le cap soupe et pommade crever de mots les marchés cotations hurlements dans le noir quand les investisseurs attendent

    6 la proue et la poupe de la boîte d’allumettes recoller le papier voile haut comme un timbre et dormir

    7 s’y tenir et se rejoindre jauger marcher rentrer frotter ses mains les coincer sous ses cuisses le froid à l’intérieur les autres aussi ont froid gardent silence et peinent baisser la tête

Sophie G. Lucas : Nègre blanche
Publié le 23 mars 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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