| Accueil
LIMINAIRE
Séance 168



Proposition d’écriture :

S’immerger dans les eaux troubles d’un cerveau, à la recherche des étincelles de la vie. Le portrait d’une femme multiple en quelques traits finement choisis, au travers d’une succession d’emprunts, de sauts de puce et d’animations, donner une idée de ce qu’est la nature du monde, d’un côté, et la nature de la fiction, de l’autre : une exploration de possibles qui se présentent tous, au moment de l’écriture ou de la vie, sur le même plan.



Univers, univers, Régis Jauffret, Verticales, 2003.

Présentation du texte :

Elle regarde par la fenêtre et se glisse un à un dans l’identité des passants, des promeneurs, des automobilistes. Elle se projette dans chaque corps, s’incarne en eux pour des séquences réduites de quinze à vingt lignes, répétées à l’infini. Elle baptise les anonymes de noms propres... communs, brosse leur portrait en quelques traits finement choisis, jusqu’à se dissoudre en eux. La bourgeoise se traite de tous les noms. Elle s’appelle tantôt Germaine, Catherine, Amélie, ou Brigitte, phagocyte leurs histoires personnelles, leurs généalogies, se les approprie, fantasme des voies sans issue, les baise ou se fait baiser par eux, les détruit, les fait naître, les emprunte, les fait grandir, pardonne, expulse dans un mécanisme répétitif et névrotique qui est présenté, en introduction, comme une immense entreprise de tissage de l’univers.

« Vous voulez que je vous raconte ce roman. Que je vous en donne un résumé, un compte rendu, une vague idée. Mais Univers est déjà un résumé, un compte-rendu, une vague idée de ce qui se passe dans le cerveau de quelqu’un l’espace d’une seconde, une heure, cinquante années d’existence. Vous savez bien qu’en ce moment même votre tête contient comme un système solaire de sensations, de souvenirs, de désirs, et que vous existez seulement dans la mesure où vous espérez une autre vie, où vous avez la conviction absolue et gigantesque qu’un bonheur mijote pour vous comme un gigot de sept heures dans la cuisine de cette femme qui va et vient dans son appartement perché quelque part dans un immeuble à la recherche de son identité, de son passé, et par conséquent de son futur immédiat, lointain, où elle est destinée à plonger comme dans la piscine des Pierrot, ce couple insupportable d’humains, ces terroristes de l’invitation, ces amateurs de guerre, qui importent le massacre jusque dans leurs raouts et qui pour tromper l’ennui ne rêvent que supplices, tortures et parachutages en pleine nuit au milieu de champs de bataille afin de ressentir quelque chose à la place de rien et de meubler d’horreur ce vide niché au fond d’eux qui les épouvante beaucoup plus que la mort qui leur paraît un amusement, une apnée, un voyage de plus, un raid sponsorisé par une marque de bières ou de crématorium, tandis que se poursuit la vie quotidienne de l’humanité dans ces milliards de cerveaux s’imaginant à chaque instant des myriades d’existences possibles, futures, presque certaines tant elles leurs semblent scintiller comme des étoiles si nettes, si évidentes dans la voie lactée, qu’on a peine à croire qu’elles sont mortes depuis longtemps. Vous voulez que je vous dise, Univers, univers c’est une histoire de la littérature qui ne ferait que raconter des histoires, montrer des images, et s’engouffrer malgré les risques de désintégration dans le trou noir de l’imaginaire, ce chaos, cette perpétuelle nouveauté. Mais je suis un écrivain, je dirige le chaos mieux qu’une armée. Rompez. »

Extrait :

Vous vous souvenez de votre enfance. Votre mère aux cheveux filasse, au teint rouge, qui criait après vous toute la journée comme un paysan du Paraguay après sa bourrique. Et votre père écrasé devant le téléviseur, marmonnant des imbécillités contre les personnages qui barbotaient à l’intérieur de l’écran. Vos résultats scolaires étaient médiocres, affligeants, à moins que vous fassiez partie de la race des premiers de la classe avec leur intelligence adaptée au cerveau rase-mottes des enseignants qui gambadaient sur l’estrade comme des macaques.

Votre sexualité s’est d’abord épanouie auprès d’un camarade, masturbations mutuelles dans une cave, une cabine de bain désaffectée. Puis une prostituée, ensuite une gamine de votre âge, délurée mais maladroite et toute une kyrielle d’autres pour donner à votre jeunesse un air de nouba. Mais il est plus probable que trop timide et sans charme vous n’ayez pas connu grand monde, et que toutes ces années vous semblent aujourd’hui pareilles à un trou noir creusé à vif dans votre puberté.

Ensuite vous vous êtes marié, vous avez procréé, vous avez acheté un logement, des meubles, des objets dociles, laborieux, et jour après jour des tonnes d’aliments, grignotés, expulsés, brassés par les égouts de la ville en une commune digestion de tous ses habitants, y compris des fâchés et de ceux qui se sauteraient à la gorge s’ils se rencontraient à l’angle d’une rue."

Univers, univers, Régis Jauffret, Verticales, 2003.

Présentation de l’auteur :

Né à Marseille en 1955, Régis Jauffret est l’auteur d’une pièce de théâtre en un acte, Les Gouttes (Denoël, 1985) et de treize livres : Seule au milieu d’elle (Denoël, 1985). Cet extrême amour (Denoël, 1986). Sur un tableau noir (Gallimard, 1993). Stricte intimité (Julliard, 1996). Et aux éditions Verticales : Histoire d’amour (1998, Folio, 1999). Clémence Picot (1999, Folio, 2000). Autobiographie et Fragments de la vie des gens (2000, Folio, 2001). Promenade (2001, Folio, 2003). ’Les Jeux de plage’ (2002, coll. minimales). Univers univers (2003 Prix Décembre). L’enfance est un rêve d’enfant (2004). Les derniers titres sont parus en Folio. Chez Gallimard en collection « Blanche » : Asiles de fous (Prix Femina 2005) et Microfictions (à paraître en février 2007).

Liens :

Le site de l’éditeur de Régis Jauffret

Critique du livre « Univers, univers » sur le site de Fluctuat

Un article sur Asiles de fou dans Le Matricule des anges

Une oeuvre multimédia de Regis Jauffret sur le site du Ministère de la Culture

Régis Jauffret : Univers, univers
Publié le 19 janvier 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
Ateliers d’écriture Voix Biographie Citation Portrait Visage Histoire






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter