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LIMINAIRE
Séance 255



Proposition d’écriture :

Dresser le portrait d’un groupe de jeunes désœuvrés, adolescents qui passent leur temps à « zoner » en rêvant d’ailleurs, chronique sociale d’une jeunesse que l’on saisit avec sens du détail et authenticité, dans sa gangue, dans sa langue, en une forme travaillée, qui exploite toutes les ressources syntaxiques, rythmiques, métaphoriques, lexicales. Intégrer l’argot jeune dans une langue hautement littéraire mais jamais artificielle.

Polichinelle, Pierric Bailly, P.O.L., 2008.

Présentation du texte :

Polichinelle ne ressemble a rien de connu. C’est le premier roman d’un Jurassien de vingt-cinq ans, l’histoire d’une bande de jeunes qui sonne juste à chaque ligne.

Le tour de force de Pierric Bailly, c’est d’avoir transformé un langage dont les puristes disent, pas toujours à tort, qu’il est relâché, en une forme travaillée, qui exploite toutes les ressources syntaxiques, rythmiques, métaphoriques, lexicales – et on s’aperçoit qu’elles sont nombreuses – d’un parler qui est constitué d’un mélange en principe pauvre et stupide d’argot, de néologismes, et d’américanismes, etc. rarement utilisé comme matériau littéraire. Un mélange verbal presque aussi déconcertant, quand on l’aborde, que l’ancien français, par exemple. Mais, comme pour l’ancien français l’accoutumance est rapide parce que la structure est là, derrière, qui tient tout.

Extrait :

Je suis très très chaude, nous crache Missy Elliott du poste de Johannes.

Je suis une tache d’huile dans un gobelet de Volvic. Demain je serai une tulipe dans un godet en bronze de gin tonic.

Missy éclabousse. Un bain de mousse, une cambrousse de coton. Je flotte, je bronze. Son chant bouillant. Asperge-moi de décapant et je me gratte, et Jules rapplique, gare son bourricot sur le ciment. Viens, c’est là, rentre dans le club. L’abribus protégé des buses. Laura dirait Castoche. Les tuiles dégringolent, fastoche. Le beat est gogol, naïf, en plastoc. Lâche-moi la grappe, je vais me noyer grave, des basses sourdes, je glougloute en apnée, elle m’a encore eu. Je bois la tasse, je ne capte plus rien à ce qui se passe. Je ne sais pas qui est là, où on est, je ne me sens même pas mal. ;:J’ai les orifices qui s’avalent, à la place des yeux deux nouvelles oreilles qui s’installent, une citrouille dolby digital.

Diane et moi on habite un coin de Clairvaux, comme un village dans le village. Une place et une fontaine et cet abribus. C’est plus une cabane qu’un abribus comme on se les imagine en béton armé ou en tôle. Il est en bois et le toit est en tuiles. Il a un banc, pareil, en bois, un banc de parc.

Laura et Diane s’échauffent pour un footing. Laura deux trois fois par semaine se tape un footing. ;:Aujourd’hui Diane accepte de l’accompagner. Elle veut essayer. Elle dit au bahut je grimpe trois étages, j’arrive je suis décapitée, je sens ma gorge qui râpe, t’sais. Jules dit moi j’ai des bronchites chroniques, le matin je molarde de méchantes glaires. Et tu crois quoi, moi, lui jette Johannes, puis il se soulève le tee-shirt et s’agrippe le gras. Tu vas pas dire que t’es obèse, s’excite Charlotte. Il me dit qu’il est obèse, putain il m’agace. Si lui il est obèse moi je suis quoi, fait Laura. Jules se sent visé.

Laura aussi n’est pas fine comme Diane ou Charlotte. Sauf que Laura c’est tout du muscle. Et Laura elle en a dans le soutif, alors que Charlotte c’est une planche à pain.

En plus une grande perche, elle mesure un mètre quatre-vingt-deux, Charlotte.

Johannes, non, faut pas se foutre du monde. Okay, il gonfle la bedaine, ça donne un ballon, et c’est la bière il dit, et c’est vrai, mais de là à se prétendre obèse. Jules dans ce cas-là c’est une baleine. ;:Bah ouais, pouffe Johannes. T’es une baleine. Jules t’es un cachalot.

Ça chauffe et on prend tous la défense de Jules. T’es le Groënland à toi tout seul. On se précipite à sa rescousse le pauvre Jules. Jules, non, Johannes il déconne. Johannes s’excuse, en plus t’es pas gros, t’es juste déformé du bidon.

Jules il a un cul à la place du ventre. Comme deux pastèques et c’est bizarre, et c’est Tchernobyl.

Nous on a des bornes à croquer, lance Laura à Diane. T’es prête ?

Laura elle court pieds nus, en caleçon ras la chatte, shorty on appelle ça, et une ceinture avec deux poches, une ronde prévue pour la gourde et une poche à fermeture scratch où elle met le flingue et des barres énergétiques.

Polichinelle, Pierric Bailly, P.O.L., 2008.

Présentation de l’auteur :

Né à Champagnole en 1982, vécu à La Frasnée, puis emménagé à Lons-le-Saunier puis à Poids-de-Fiole, école maternelle à Pont-de-Poitte, école primaire à Lons-le-Saunier (Aristide Briand), emménagé à Savagna, collège à Lons-le-Saunier (Rouget de L’Isle), lycée à Lons-le-Saunier (Jean Michel), emménagé à Montpellier (université Paul Valéry) puis retour à Lons-le-Saunier (intérim), emménagé en région parisienne puis à Grenoble. P.B.

Liens :

Présentation du livre sur le site de son éditeur POL

Article sur le livre dans Télérama

Article sur le livre sur le site de Fluctuat

Page sur l’auteur dans Fluctuat

Article sur le livre dans le journal La Croix

Interview de Pierric Bailly pour Mediapart sur Dailymotion

Pierric Bailly : Polichinelle
Publié le 16 septembre 2008
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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