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LIMINAIRE
Séance 236



Proposition d’écriture :

Inverser la remontée vers une œuvre en fragments (pensées, aphorismes, notes parcellaires ou journaux), tenter de retrouver, en l’inventant par le roman, le projet fictif initial. Au lieu de prétendre proposer le livre qu’un auteur avait l’intention d’écrire, affirmer être en mesure de remonter vers les bribes d’écrits que cet auteur aurait produits avant de les avoir découpés, ou disséminés, à d’autres fins. Le bénéfice de cette démarche de création est de s’orienter vers le texte sans prétendre revenir au système ou à la pensée qui habitait son auteur, et sa difficulté tient au fait de se réclamer d’arguments tantôt objectifs, tantôt strictement exégétiques.

Fragments de Lichtenberg, Pierre Senges, Verticales, 2008.

Présentation du texte :

Emmanuel Martineau est l’ingénieux inventeur des "Pensées" de Blaise Pascal. Le principe de son édition chez Fayard en 1992, est d’inverser la remontée de cette œuvre, non plus se mettre en quête, en aval, d’un livre à venir, mais, en amont, tenter de retrouver un projet initial. Au lieu de prétendre proposer le livre que Pascal avait l’intention d’écrire, Emmanuel Martineau affirmait être en mesure de remonter vers des discours que Pascal aurait écrits avant de les avoir découpés à d’autres fins. Selon lui, Pascal avait d’abord rédigé des discours suivis avant ensuite de les « lacérer ». En vérité il est impossible de prouver ce que suppose l’hypothèse d’Emmanuel Martineau, à savoir que les discours auraient fait l’objet de rédactions continues. L’auteur se contente en fait de le postuler : « Le fait que Pascal, assez souvent, changeât de papier au cours de la rédaction d’un même discours ou même en composât parallèlement plusieurs sur un même papier ne contredisant en rien cette continuité fondamentale de sa pensée et de son écriture. »

Pierre Senges opère la même invention (découverte) de l’œuvre fragmentaire (huit mille fragments plus ou moins brefs) de Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799).

Pierre Senges présente ainsi son projet saugrenu : « On a toujours voulu voir dans ces fragments autant d’aphorismes à siroter comme du schnaps. Certains exégètes prétendent pourtant que ces écrits sont en vérité les morceaux dispersés d’un immense Grand Roman qu’il s’agit de reconstituer, à l’aide de ciseaux, de colle et de papier, et en faisant travailler ce qui nous reste d’imagination. Le présent ouvrage retrace, entre autres choses, le travail mené depuis un siècle par ces vaillants lichtenbergiens, de tous pays et toutes générations. »

Extrait :

Sous le bonnet, à défaut de perruque : un interminable nez, une bouche minuscule, disons une bouche de poisson, couleur fraise, et le menton : c’est Goethe – allongé sur son lit, disposé à mourir, voilà pourquoi l’interminable nez : ce qui s’étire toujours avec l’âge et semble vouloir se prolonger, c’est funeste, deux ou trois heures avant la fin. Des messieurs l’entourent (on cite plusieurs noms, tous ont une bonne raison d’être là), et des soubrettes, à la mesure de son génie, passant sur son front le linge mouillé, et prêtes à tendre le lorgnon chaque fois qu’il le réclame, comme s’il était entouré d’assistantes : un chirurgien occupé à opérer sa propre agonie : une œuvre assez complexe. Goethe meurt, son lit conserve déjà son empreinte, et l’édredon ne le réchauffe plus – les paroles de Socrate à propos de poulet lui reviennent par bribes, mais il est incapable de se rappeler pourquoi ce malin portefaix s’était mis à parler de volailles aux heures si tragiques, à ses disciples en pleurs, en pleurs pour des siècles, avant de s’endormir dans une posture d’ours berné mais bienheureux (sur le dos). On s’approche : des têtes de docteurs se cognent, ce qui doit donner un bruit de sagesses entrechoquées, ou de marmites ; on relève la flamme de la lampe à huile, on tend l’oreille, on ne voudrait pas manquer la dernière phrase (il a demandé tout à l’heure qu’on lui réchauffe un plat de macaronis : ça serait dommage d’en rester là) – et en effet, Goethe s’agite, la lèvre inférieure de Goethe se détache de sa lèvre supérieure, puis c’est au tour de la mâchoire de bouger, et quelqu’un prétend avoir vu un index (l’index de Goethe) se dresser en direction de la fenêtre (qu’est-ce que ça veut dire ? Dieu ? un merle ?). Pour être ravis, ils seront ravis, le maître de Weimar leur lègue ses derniers mots, deux syllabes, mais lesquelles Mehr (et, un peu plus tard) Licht (Mehr Licht : plus de lumière.) – avant de s’éteindre pour de bon, et de virer au gris foncé, dans la minute : qui l’eut cru ?

Fragments de Lichtenberg, Pierre Senges, Verticales, 2008.

Présentation de l’auteur :

Pierre Senges est né en 1968. Il est l’auteur, aux éditions Verticales, de trois romans, Veuves au maquillage (2000, Prix Rhône-Alpes), Ruines-de-Rome (2002, Prix du deuxième roman 2003), La réfutation majeure (2004) et de deux récits, Essais fragiles d’aplomb (coll. « Minimales », 2002) et, avec les dessins de Killoffer, Géométrie dans la poussière (2004).

Il est l’auteur pour France Culture de nombreuses fictions radiophoniques et a récemment publié L’idiot et les hommes de paroles chez Bayard (2005).

Liens :

Présentation du texte de Claude Favre sur le site de son éditeur Verticales

Analyse du livre sur le blog Fric-Frac

Article du Magazine Littéraire consacré au livre de Pierre Senges

Présentation de Pierre Senges sur Wikipédia

Pierre Senges : Fragments de Lichtenberg
Publié le 9 mai 2008
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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