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LIMINAIRE
Séance 200



Proposition d’écriture :

À partir d’un texte préexistant, dans lequel on a sélectionné un ensemble de mots, de phrases, de façon imprévue, en cherchant autre chose, voire rien de particulier, dans une approche issue d’une démarche heuristique qu’on appelle sérendipité, faire affleurer des histoires en filigrane, morceaux d’un roman, récits à demi-mot, microfictions, nouvelles en devenir. Une succession d’instantanés qui scintillent, en vrac. Composer le travail d’une réparation unifiante, inventer des liaisons nouvelles, entre ces mots choisis dans ce corpus dont on s’est imposé le rythme de prises et l’ampleur du tamis. Les tableaux fissurés se refont ailleurs. Et les scènes enfuies le sont dans le mouvement qui les tisse.



Le spectre des armatures, Pierre Ménard, Le Quartanier, 2007.

Présentation du texte :

« La note technique qui sert d’épigraphe au Spectre des armatures nous prévient que ledit spectre est « un défaut d’aspect de la peau d’un béton, dû à la présence d’armatures trop proches de surface, ou à leur mise en vibration. Ce phénomène se traduit par le dessin visible des armatures sous le béton ». Dans le beau et dense recueil de Pierre Ménard, ce spectre est d’abord celui (retour ou fantasme ?) des échafaudages et des illusions de la mémoire d’un homme saisissant que « la réalité n’existait plus ». Il s’agira donc pour lui de « comprendre les tableaux de la mémoire ».

Assemblage de moments épars entièrement écrits en prose, Le spectre des armatures se lit dans la trame des surgissements d’un souvenir où les mots, semés avec parcimonie, refusent la tyrannie des évidences empressées : « Mais enfin je voudrais faire tout ça, je veux bien vous prêter tout ce que vous voudrez, ce ne sera jamais la même chose, mais je ne veux pas du tout autre chose. Cela m’intéresserait de com- prendre pourquoi ce sera autre chose. Je vais vous montrer. » La phrase poétique, chez Ménard, exige l’attention constante et intégrale du lecteur qui l’aborde. Est-ce un poncif que de le dire, puisque la poésie ferait toujours cela ? Peut-être... Mais les clichés ont ceci d’intéressant qu’ils sont nés d’une vérité qu’il vaut parfois la peine de réactiver. Les sections du Spectre des armatures demandent à être lues avec une foi patiente et rigoureuse, le sens (poétique) n’y étant pas toujours celui qu’on attend. Les phrases brèves du recueil, souvent nominales, engendrent de nombreux effets de disjonctions, allant même jusqu’à mettre le Je qui parle à distance : « certaines odeurs de roses. Il sentait que rien, autre qu’elle, ne pourrait les lui faire connaître ».

La prose de Pierre Ménard refuse le manège des aveux transparents, semblant par là répondre comme par avance à Tubes apostilles de Samuel Rochery, qui nous prévient que « le désir de confession/est le fantôme/de la prose-prose ». Mais Le spectre des armatures répond aussi à l’injonction de Rochery sur le plan formel, car sa prose utilise avec brio une des ressources formelles qui ont fondé la modernité du vers, soit l’enjambement, lequel a historiquement servi à pallier la discordance entre les rythmes syntaxique et métrique du vers. Or les soixante-trois blocs du recueil de Ménard, qui sont tous de la même longueur (cinq ou six lignes), reprennent ce principe de l’hémistiche pour mieux se plier aux exigences d’une réminiscence qui ne saurait se découper de manière rigide : Chercher du nouveau, s’écarter de la banalité des arts, affirmer une personnalité, préparer à défaut la victoire. Une formule nouvelle du beau. Si belle que le profil y avait l’air tracé. Du plus gracieux effet. C’est encore parce qu’elles y pensaient, sous le prétexte qu’il était mêlé de fierté. Qu’ils soient d’ordre sémantique comme ici, ou syntaxique, les enjambements de la prose trament la mémoire du sujet tout en récusant le danger de la linéarité qui guette un tel type de discours. Plutôt que de la « prose-prose », nous trouvons ici une « prose-vers » qui se fait doublement poétique : en refusant le joug de la confession narrative d’abord, en employant une formule éprouvée du vers ensuite. »

Luc Bonenfant, La poésie omnivore, Voix et Images, Volume 33, numéro 1 (97), automne 2007, p. 164-169.

Dans l’évidence et le vif de l’éclat ou de l’épars, Le spectre des armatures est le travail d’une réparation unifiante, de liaisons nouvelles. Une palpitation, un mouvement encore immobile, un espace de sursis dans la dissolution. Des fragments mobiles, une armature apparaît. Toute une série de signes, d’allusions disparates. Des histoires affleurent, filigranées, morceaux d’un roman, récits à demi-mot, microfictions, nouvelles en devenir. Une succession d’instantanés scintillent, en vrac. Les tableaux fissurés se refont ailleurs. Et les scènes enfuies le sont dans le mouvement qui les tisse.

Extrait :

« Pour bouleverser à ce point. Une autre fois, je crus les entendre, je ne pus distinguer d’abord ce que c’était, sans rien voir, d’une pièce voisine. Après avoir si souvent cherché à me les imaginer. Une traduction. Elle lui avait sans doute demandé de nier.

Tirer de lui ce langage inconnu qui semble désigner et commenter toutes les phrases. Un malade qu’on opère sans l’avoir endormi. Si nous ne savons pas de quoi il s’agit. Ce que j’avais moi-même ressenti de fort différent, que nous n’éprouvons pas. Je sentais bien, à ses nouvelles manières, froides et évasives, ne pouvant plus lui inspirer d’amitié. Une façon de ne pas faire attention. La même manière nerveuse et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées. Afin d’accomplir l’évolution, une affection autrefois si grande.

Donner une autre signification. Parfois pourtant, chez ce dernier, les paroles revenaient m’inquiéter à l’aide de traits impersonnels. Depuis qu’ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, il en avait donné une autre lui-même, invisible pour moi. Une certaine hauteur et attitude physique.

Je me rappelais cette année-là, en parlant, désespéré jusqu’à craindre qu’il se tuât. L’individu exprimant ses particularités, qu’il ne me rendait plus, quand il adressait la parole à certains hommes. Et nullement des goûts spéciaux, aucunement ces goûts. Elle avait voulu le quitter. »

Le spectre des armatures, Pierre Ménard, Le Quartanier, 2007.

Présentation de l’auteur :

Philippe Diaz est né en 1969, il vit à Paris. Il est bibliothécaire. Pierre Ménard est le pseudonyme qu’il a choisi en tant qu’écrivain. Il anime régulièrement des ateliers d’écriture et de création multimédia. Présent au travers d’interventions en revues, ainsi que sur supports sonores, en radio, notamment dans l’émission Les passagers de la nuit de France Culture et sur Internet où il développe, parallèlement à son activité littéraire, une production sonore à travers ses audioblogs (Page 48 : lectures versatiles, et Radio Marelle : poésie sur écoute), et ses créations sonores. Il participe au comité d’orientation et publication de Publie.net où il anime la revue de création d’ici là. Ses ouvrages : Le spectre des armatures, Le Quartanier, 2008. En avant marge. En un jour (avec Esther Salmona) en 2008 et deux temps trois mouvements, en 2010 sur Publie.net. Quand tu t’endors (album illustré par Mini labo), Actes Sud Junior (ouvrage traduit en italien).

Liens :

Présentation de Pierre Ménard sur le site de son éditeur Le Quartanier

Marelle : zone d’activités poétiques

Liminaire

Pierre Ménard sur Publie.net

Fiche de présentation de Pierre Ménard sur le site du cipM

Marelle Radio

Page 48

Pierre Ménard : Le spectre des armatures
Publié le 31 août 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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