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LIMINAIRE
Séance 86



Propositions d’écriture :

Explorer des territoires sauvages, interdits, dangereux ; raconter la guerre : l’horreur, le viol, la torture ; affronter la mort à travers la sexualité, ou la sexualité à travers la mort ; transgresser les lois, lever tous les tabous, afin de retrouver cet Éden perdu ; enfin faire parler une langue, un souffle, un chant, un langage futur, où « le sens a un son », où jaillissent les néologismes, les mots-valises, les échos de langues multiples, où la ponctuation elle-même est un personnage.

Éden, éden, éden, Pierre Guyotat, Gallimard, 1970.

Présentation du texte :

« Écrit il y a une trentaine d’années dans un contexte politique précis, celui de la guerre d’Algérie, et interdit de 1970 à 1981, Éden, Eden, Eden de Pierre Guyotat est une œuvre d’une troublante vérité, qui semble se faire entendre comme une parole douloureuse d’aujourd’hui. Le grand désert, ses zones vivrières, pastorales, frontalières. La guerre, le viol de vivants et de morts, un crime passionnel, des incestes, la faim. Un bordel de femmes pour les soldats, un bordel de garçons pour les ouvriers, contigus et communicants : quelques heures d’une exaltation sexuelle sans précédent... Un roman terrifiant, longtemps censuré. "Je n’ignore pas que ce texte peut troubler, écrit Guyotat dans son livre Littérature interdite, mais la mesure la plus salutaire dans cet ordre des choses serait de replacer dans ses limites historiques, dès le primaire, le concept de représentation, donc de rendre au texte ce qui appartient au texte et d’en produire l’analyse la plus rigoureuse. La censure, fatalité liée à la fatalité de la représentation, se trouverait alors déplacée. »

Extrait :

« Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveaux-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ; le chauffeur repousse avec son poing libre une chèvre projetée dans la cabine ; / au col Ferkous, une section du RIMA traverse la piste ; les soldats sautent hors des camions ; ceux du RIMA se couchent sur la caillasse, la tête appuyée contre les pneus criblés de silex, d’épines, dénudent le haut de leur corps ombragé par le garde-boue ; les femmes bercent les bébés contre leurs seins : le mouvement de bercée remue renforcés par la sueur de l’incendie les parfums dont leurs haillons, leurs poils, leurs chairs sont imprégnés : huile, girofle, henné, beurre, indigo, soufre d’antimoine - au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint ; ceux des camions, descendus dans un gué sec, coupent des lauriers-roses, le lait des tiges se mêle sur les lames de leurs couteaux au sang des adolescents éventrés par eux contre la paroi centrale de la carrière d’onyx ; les soldats taillent, arrachent les plants, les déracinent avec leurs souliers cloutés ; d’autres shootent, déhanchés : excréments de chameaux, grenades, charognes d’aigles »

Éden, éden, éden, Pierre Guyotat, Gallimard, 1970.

Présentation de l’auteur :

Pierre Guyotat est un écrivain français. Il est né en 1940 à Bourg-Argental (Haut Vivarais). En 1960, il écrit son premier roman : Sur un cheval. En 1964, il publie "Ashby" et en 1965, Tombeau pour cinq cent mille soldats. Ce livre paraît en 1965 et fait l’objet de vives controverses. En 1971 parution d’Éden, éden, éden préfacé par Michel Leiris Roland Barthes et Philippe Sollers.

Liens :

Un article sur l’œuvre de Pierre Guyotat dans L’Humanité

Présentation de l’auteur sur le site du CipM

Un dossier sur remue.net

Vidéo d’un cours de Pierre Guyotat à l’Université Paris VIII

Dossier Pierre Guyotat sur remue.net

2 commentaires
  • Pierre Guyotat : Éden, éden, éden 15 septembre 2010 15:27, par Pierre Ménard

    La guerre des images

    Ils nous poussaient vers les flammes comme un collier en argent sur la Neretva avant de se donner la mort. Notre guerre est-elle celle des images ? A-t-on plus d’informations ? Des images ne persistent plus que leur fonction illustrative. Ce sont des images pauvres. C’est un paradoxe bien entendu. Un paradoxe du temps de guerre. De ce temps d’exception qu’est la guerre, on ne garde que très peu de choses, nos mémoires s’imprègnent du spectacle de la guerre, mais c’est un spectacle à sens unique. A sensations. Les cadavres photographiés tenter de reconnaître sur l’écran un à un les visages des morts dans des housses en plastiques d’autres ne le sont plus dans cette épreuve confirmation de l’horreur et prolongement d’un espoir presque toujours insensé. C’est un spectacle réduit, encaissé, mis en boîte. c’est pourquoi je parlais tout à l’heure d’images pauvres. Et maintenant l’escalier métallique montant du trou du chantier vers le jour globalisation responsable leadership basé sur des valeurs standards éthiques et moraux communs et partout du silence glissé sous le fracas. Le genre du film de guerre naît pendant le premier conflit mondial. C’est un archétype qui s’est ensuite largement développé.

    Un silence de mort étouffe les pas invite fermement au mutisme incitation renforcée par une odeur suffocante quelques maisons en béton rongées par les pluies une église en briques sale où flotte encore l’odeur de la mort quelques restes éparpillés de paillotes calcinées et surtout des tombes fraîches plusieurs milliers d’assaillants équipés d’un arsenal de pauvres machettes flèches et haches s’étaient alors abattus sur Blukwa juste après le carnage un cameraman amateur a fixé sur bande vidéo machettes flèches et haches mutilations des cadavres et des mourants ventres ouverts membres sectionnés crânes défoncés selon le chef coutumier on a relevé 425 morts à Blukwa sans compter les fuyards abattus dans les environs des chiens ramènent des morceaux de cadavres qui se putréfient en brousse

    C’est un spectacle restreint, c’est pourquoi je parlais tout à l’heure d’images pauvres. Le genre du film de guerre naît pendant le premier conflit mondial. Aucune saga seulement la ritournelle grandeur nature la rumeur attestée du temps s’en va sonore c’est sa flexion quelques lignes. Une vision irréelle, gardant ce qu’il y a de plus spectaculaire, ce qui dure le moins longtemps si l’on y réfléchit bien, et c’est tout le paradoxe, on encense le moment du combat, de l’affrontement, la violence du choc et de ses effets. Plus simplement : pourquoi faire un film de guerre si c’est pour aller contre l’idée que l’on se fait d’un film de guerre, les canons du genre ?

    La guerre, c’est une question de spécialiste, cela ne concerne que les militaires. Le squelette de l’ambition évidence évidence il suffit de lire les lignes séquences noires et blanches. La guerre entretient comme une illustration de la réalité ; il s’agit de figures emblématiques, d’icônes incontournables qui résument à elles seules le combat. Vous savez bien c’est l’assaut héroïque, le malheureux blessé qu’on abandonne au bord de la route, le portrait du valeureux et respecté chef, l’image du héros victorieux. Selon une technique mise au point en hiver paraît-il ses chairs ramollies une place muette livide suspendu fantôme néon barrette phosphorescente sous un lit de feuilles sur une route déjà blanchie vu d’ici loin c’est loin. C’est une sorte de signalétique de guerre. On veut nous faire croire que la guerre c’est l’action. Ce n’est pas vrai. Et ce n’est du tout ce que l’on voit dans les croquis des soldats de 14-18 qui est une guerre d’attente, de corvées, d’angoisses. Imaginer la couleur sous la neige tombant en rafales fumées et si je m’achetais de nouveaux cheveux ?

    Voir en ligne : La guerre des images

  • Pierre Guyotat : Éden, éden, éden 15 septembre 2010 15:29, par Pierre Ménard

    GUERRE

    Soldats bardés d’acier,

    Poignards de sang tachés,

    mitrailleuse à la hanche, vision d’enfer.

    Débordement, village cerné, fuite éperdu.

    Rafales sèches, cris d’agonie, l’enfant roule dans la boue.

    Echauffement des instincts,

    sexes dressés d’une jouissance sanglante.

    Jambes nues, jambes habillées, mêlée de souffles rauques,

    Pleurs, larmes, horreur.

    Boue, poussière, un rire dément, rafale.

    Un vieil homme, bras levés, chemise ouverte,

    un bout d’acier devant, un bout d’acier derrière.

    Furreur, horreur, l’eau rouge coule au fossé,

    feux d’artificiers, grenades, grenailles,

    mélange d’animaux, de bras humains,

    geyser d’outrances.

    Guerre, guerre, tue, assassine,

    les yeux rougies d’horreur, massacres pleins

    viol de l’innocence.

    Gloire pour le soldat qui revient,

    sonne clairon pour le vainqueur,médaille

    oubli, oublions vite ce que cache le revers.

    La brillance tente d’obnubiler la mort,

    vision d’enfer, morts explosés, exposés

    éventrés, violés, c’est la gloire.

    Elle a pris racine dans la rivière de sang

    des cadavres violentés.

    JEAN-FRANCOIS DUMEZ

    Voir en ligne : Guerre

Pierre Guyotat : Éden, éden, éden
Publié le 24 juin 2005
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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