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LIMINAIRE
Séance 203



Proposition d’écriture :

Dresser le portrait d’un homme et de sa maladie en évoquant l’absence, l’effacement, l’abandon, autant de formes de la mort. Avancer dans son récit par phrases courtes, trouées, suspendues, disloquées. Entre pudeur et verdeur, raconter la maladie de l’oubli, la perte de la mémoire, de la parole et de la raison, ce qu’on en a appris et ce qu’on imagine.

On n’est pas là pour disparaître, Olivia Rosenthal, Verticales, 2007.

Présentation du texte :

On n’est pas là pour disparaître part du portrait d’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer pour saisir sur le vif ce qu’est la perte de la mémoire, de la parole et de la raison. Avec ce septième livre optimiste et désespéré, Olivia Rosenthal confirme son talent et son inventivité langagière.

Extraits :

« Des fois, ma mémoire chavire. C’est comme un trou noir à l’intérieur duquel je sais qu’il y a quelque chose que je devais chercher. Je ne me souviens plus quoi, mais il y avait là, dans le trou, quelque chose et ce quelque chose me manque. C’est bizarre d’éprouver le manque de quelque chose qu’on ne connaît pas. D’habitude, quand quelque chose manque, on sait ce que c’est, c’est d’ailleurs pour ça qu’il ou qu’elle manque. Le manque, c’est quand on me retire une chose dont je sais qu’elle m’est nécessaire et dont l’empreinte reste en moi vivace. Mais là, c’est autre chose, un manque flottant, un manque profond que je ne peux pas circonscrire. C’est pire, bien pire, parce que j’ai beau réfléchir, je ne sais pas ce qui manque. »

On n’est pas là pour disparaître, Olivia Rosenthal, Verticales, 2007, p. 64.

« C’est trop compliqué

d’être un homme

de travailler de dialoguer de s’étonner de sourire d’encaisser sans rien dire

de ne pas douter

de soi

des autres

c’est compliqué

d’être curieux d’être ouvert d’être attentif d’être prêt

au meilleur comme au pire

de supporter

la douleur l’abandon la déception la jalousie

c’est compliqué

d’aimer

d’être sûr de soi

d’être rassurant

d’être fort

c’est compliqué

de ne pas en vouloir aux femmes

à toutes les femmes

d’éduquer des enfants

de rester là

de regarder la télé d’un air détaché

de réprimer ses désirs

de faire comme si c’était normal

comme si c’était normal de vivre

et de mourir

comme si ce n’était pas révoltant

humiliant

désespérant

comme si on n’avait rien de mieux à faire

qu’attendre

c’est compliqué

d’accepter la mort

de ses parents

de ses amis

et bientôt la sienne

de ne pas succomber à la panique

à la lâcheté

c’est compliqué

d’être propre bien habillé correct présentable

de se contrôler

de se maîtriser

de se contenir

de se respecter

de manger avec des couverts

de boire dans des récipients

de se lever

de se coucher

de chier aux bons endroits

et à heures fixes

de se raser

de bricoler

d’être tolérant d’être indulgent

d’être humain

c’est compliqué

de comprendre ou de cacher quand on ne comprend pas

d’être ingénieux ou de cacher quand on ne l’est pas

de s’habituer ou de cacher quand on ne s’habitue pas

d’être furieux sans le montrer

d’être triste sans le montrer

d’être seul sans le montrer

d’être là plutôt qu’ailleurs

d’être prisonnier

c’est si compliqué

il prend un couteau sur la table

et comme elle continue à parler

avec des mots qu’il ne saisit pas

il l’efface

et il s’efface avec elle

d’être un homme

c’est trop compliqué »

On n’est pas là pour disparaître, Olivia Rosenthal, Verticales, 2007, p. 214-216.

Présentation de l’auteur :

Olivia Rosenthal est née à Paris en 1965. Maître de conférence à l’université de Paris 8, elle a écrit un ouvrage critique, "Donner à voir : Ecritures de l’image dans l’art de poésie au XVIe siècle" (Champion, 1998). Elle a écrit aussi des romans dont "Dans le temps" (Verticales, 1998), "Mes petites communautés (Verticales, 1999) et "Puisque que nos sommes vivants" (Verticales, 2000). On n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007). Auteur de deux fictions radiophoniques, "Un épisode sanglant de mon histoire, 1 et 2" (France Culture, 200), elle s’essaye actuellement à l’écriture théâtrale avec une tragi-comédie intitulée "Les Félins m’aiment bien".

Liens :

Présentation de l’auteur sur le site de son éditeur Verticales

Critique du livre paru dans Télérama

Olivia Rosenthal sur France Culture

Présentation du livre parue dans Le Matricule des Anges

interview d’Olivia Rosenthal par Olivier Barrot dans l’émission Un livre, un jour (Archives INA)

Olivia Rosenthal : On n’est pas là pour disparaître
Publié le 20 septembre 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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