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LIMINAIRE
Séance 363


Proposition d’écriture :

Lire, c’est être lu par ce que nous lisons. « Chaque liseur a dans sa bibliothèque un livre rêvé, le livre lu entre les lignes. La lecture est sans doute l’espace imaginaire où la liberté est le mieux préservée, car si chaque auteur appelle le lecteur à une co-création, il laisse aussi à ce dernier la possibilité de s’intercaler entre les pages et de lire, derrière le livre écrit, le livre qu’il voudrait écrire. » Des lectures d’enfance aux œuvres qui ont fait ce que nous sommes, retracer son parcours de lecture.

Le complexe de Caliban, Linda Lê, Christian Bourgois Éditeur, 2005.

Présentation du texte :

Ce livre est un livre de souvenirs de lecteur, écrit du point du vue du lecteur et son indissociable double l’écrivain. Linda Lê y décrit avec une grande justesse sa lecture des œuvres d’Antigone, de Virgile, Hugo, Amiel, Steiner, Andreïev, Hermann Broch, de Shakespeare et de Pessoa.

« Pourquoi lire les classiques ? se demandait Italo Calvino. La réponse est dans la définition même que l’auteur de Palomar donne du classique - c’est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. Les classiques ne sont pas des gardiens de sarcophages qui lèvent une armée de fantômes enveloppés dans le linceul d’une éternité d’autant plus rassurante qu’elle se confond avec un passé révolu. Pour lire les classiques, « on doit aussi établir d’où on les lit ; sinon tant le lecteur que le livre se perdent dans un nuage atemporel. »

Le titre de cet ouvrage de Linda Lê évoque le personnage de Caliban, être démoniaque issu de la pièce de théâtre de William Shakespeare, La tempête, faisant référence à la part sombre de chacun nous élevant en même temps qu’elle nous fait douter.

Extrait :

« Mon culte des livres s’est éveillé dans l’enfance, avec ma fascination pour l’imprimé. Je me souviens que, au Vietnam, pour me procurer un peu d’argent de poche, j’allais souvent vendre de vieux journaux à un croque-mitaine qui tenait une échoppe obscure dans une ruelle de Saïgon. Pour y arriver, il fallait traverser un pont sous lequel vivaient des pauvres gens qui n’avaient pour tout abri qu’une tente. Quand je traversais ce pont à vélo, j’avais l’impression que je quittais le monde du réel pour aller à la rencontre des fantômes. C’était toujours pour moi comme une incursion dans l’imaginaire, dans le fantasmatique, dans l’interdit. En bradant ces vieux journaux à un grippe-sou qui allait s’en servir pour emballer du poisson, je me sentais comme Simon le Magicien, coupable de vendre des choses saintes en échange d’un maigre bien temporel. Car les mots, même galvaudés, même étalés dans des feuilles de chou, me paraissaient sacrés. Surtout quand ils avaient été composés, mis sous presse, et que leur encre avait à peine séché. Je ne savais pas encore épeler les lettres de l’alphabet. J’allais au Couvent des Oiseaux où j’apprenais le français, mais chaque fois que mon père ouvrait un journal vietnamien, j’étais captivée par ces signes mystérieux, alignés dans un ordre impeccable. Je croyais que pouvoir déchiffrer ces signes vous ouvrait tout un univers de certitudes. Celui qui savait lire était pour moi le maître du monde. Il commandait à ces hiéroglyphes qui me sautaient aux yeux comme des créatures indisciplinées. Ainsi, le premier sentiment d’exil, je le découvris dans la toute petite enfance, face à ces lettres qui me refusaient l’entrée dans leur monde codifié. Il n’est, je crois, pas de solitude plus grande que celle qui envahit un enfant quand, prenant entre les mains un livre trop lourd pour lui, il essaie en vain d’en pénétrer le sens. Plus tard, la lecture lui procurera des sensations fortes, de la pitié à l’exaltation, mais rien n’effacera le souvenir de la proscription que les mots ont prononcé contre lui au temps de sa balbutiante adaptation au monde.

Le premier livre que j’eus en ma possession et qui mit fin à mon exil, ce fut un volume de la collection Oui-Oui. Avec sa gentillesse et son bon sens, le lutin Oui-Oui était un compagnon qui rassure. Comme je n’avais pas de jouets, il tenait lieu d’ours en peluche. Je m’endormais avec le livre glissé sous l’oreiller. Je considérais Oui-Oui comme une créature hybride, mi-enfant, mi-vieillard. Il m’introduisait dans l’univers des adultes tout en gardant quelque chose de l’absurdité féerique du royaume de l’enfance. Dès que je sus lire, mon rêve fut de posséder une riche bibliothèque ou, du moins, de voir partout dans la ville les livres s’offrir comme des friandises : une couverture colorée qui attirait l’œil et stimulait l’appétit, un dictionnaire de poche qui servirait d’en-cas pour les fringales de mots inconnus, un volumineux livre de contes qui apaiserait ma gloutonnerie d’aventures extraordinaires. « Ce qui est certain, écrivait Kafka en novembre 1911 dans son Journal, c’est mon avidité pour les livres. Je ne veux point tant les posséder ou les lire que les voir, que me convaincre de leur existence dans la vitrine d’une librairie. S’il se trouve quelque part plusieurs exemplaires d’un même livre, chacun d’eux me ravit. C’est comme si cette avidité partait de l’estomac, comme si elle était un appétit dévoyé. »

Ma bibliothèque se réduisait à un petit rayonnage. Je lisais et relisais sans cesse les Oui-Oui et les contes d’Andersen. Quand je sortais des aventures de Oui-Oui , qui paraissaient tellement en harmonie avec le monde, je me plongeais aussitôt dans l’histoire de la marchande d’allumettes. Elle était à mes yeux en totale dissonance avec l’univers. Si j’aimais Oui-Oui comme un ami, un jouet vivant, je regardais la marchande d’allumettes comme un sœur.

Mon attachement pour les marginaux et les démunis détermina très tôt mes choix de lecture. Ce goût ne devait jamais se démentir. Quand, arrivée à Paris, je découvris le cinéma, ma prédilection se porta sur les films qui avaient pour héros des enfants aux prises avec des aventures qui dépassaient leur jeune âge. Mes films préférés furent et restent Moonfleet de Fritz Lang, Allemagne année zéro de Rossellini, Los Olvidados de Buñel et Bouge pas, meurs et ressuscite de Kanevski.

Pour l’heure, j’étais encore au Vietnam, j’avais onze ans. Je jetai mon dévolu sur Les Misérables et leur auteur, Victor Hugo.

Le complexe de Caliban, Linda Lê, Christian Bourgois Éditeur, 2005.

Auteur :

Linda Lê est née en 1963. Elle habite Paris. Depuis Dalat, sa ville natale du Viêt-nam, jusqu’à Paris, il y a eu de nombreuses étapes : Saïgon d’abord et ses études au lycée français, puis après la chute de Saïgon, son rapatriement en France avec sa mère française et sa sœur. Après avoir publié très jeune trois livres, elle a publié Les Evangiles du crime dont une presse unanime a salué l’originalité exceptionnelle. En 1993, Christian Bourgois a édité son cinquième livre, le roman Calomnies (traduit et publié aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et au Portugal) puis en 1995, Les dits d’un idiot. Les Trois Parques et Voix ont paru chez Christian Bourgois Editeur en 1998 et Lettre morte en 1999.

Liens :

Site de la maison d’édition Christian Bourgois

Sélection d’ouvrages de Linda Lê sur le site Le choix des libraires

In memoriam », de Linda Lê, lu par Vincent Josse sur le site du Nouvel Obs

Bibliographie sur le site de l’encyclopédie en ligne Wikipédia

Linda Lê : Le complexe de Caliban
Publié le 15 octobre 2010
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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