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LIMINAIRE
Séance 155



Proposition d’écriture :

Une histoire de trajectoire, de trajets individuels, chacun part de chez lui, les trajectoires vont se croiser, se nouer, se dénouer. Sauf que non, les trajectoires partent de plus loin, et elles sont aveugles. Tous parlent, bien sûr, ils tiennent tous leur rôle, ce ne sont pas des rôles, ce sont des vies, mais tous ne sont pas les narrateurs de ce texte. Un texte à plusieurs voix qui se relayent, inégalement, sans autre ordre que la nécessité du récit, la force d’inertie du récit, lancé comme le destin qui échappe à chacun.

Dans la foule, Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit, 2006.

Présentation du texte :

« J’avais besoin d’une réalité brute, lorsque vous photographiez un paysage, il ne faut pas avoir peur des antennes de télévision, plus on met du réel, plus cela devient romanesque ».

Autour du drame du Heysel en 1985, Laurent Mauvignier compose un roman polyphonique, croisant les trajectoires de personnages qui se trouvent dans les tribunes du stade. Une fresque d’une grande humanité sur le rapport de l’individu au groupe.

« Je ne sais pas pourquoi, mais après quatre ou cinq romans, je voulais passer à autre chose, voir plus grand, quand on regarde la littérature étrangère, on voit bien qu’ils ne font pas comme nous, ils se frottent au monde réel, parfois bille en tête. Le tournant fut pour moi le 11 Septembre, ce fut comme si la télé n’était plus la télé, elle nous propose toujours un monde lisse, et puis soudain surgit ce jour-là un chaos, des fractions de réel qu’elle ne contrôle pas. Le 11 septembre, je n’étais pas de taille, ce n’était pas moi, pas mon monde, aussi j’ai cherché un événement non pas comparable dans son ampleur ni dans ses implications géopolitiques, mais du même type, dans sa relation brute avec l’image qu’on en a reçu. » Va pour le Heysel. »

Extraits :

Les premières pages (au format pdf)

« Cette douleur à moi, là, qui faisait un creux et que j’entendais battre sous la peau. J’écoutais mon cœur en posant ma main sur la peau, ça bat, oui, ça bat encore mais comme ça faisait mal, les sourires sur leurs bouches. Il fallait baisser les yeux, il fallait rabattre bien sa paume sur le cœur pour ne pas laisser voir où ça me laissait, où eux me laissaient, sans s’en rendre compte, avec leurs yeux pour eux, sans les autres, sans savoir que les autres, c’était moi.

Et on écoutait Schubert dans la voiture. Pas tout le temps, non, des fois au contraire on écoutait cette station où ils ne passent que des chansons des années soixante-dix, qu’on connaissait tous les trois par cœur et dont on s’était fait un jeu. Il fallait trouver dès les premières mesures qui chantait, et Claire gagnait tout le temps, avec Sylvain qui lui disait quelle culture, quelle culture, en regardant la route, en jouant l’homme impressionné. Mais surtout, on écoutait Schubert.

Moi, je montais derrière, sans rien demander, parce que les gens qui sont tout seuls, ils montent derrière et ils sont déjà bien contents de ne pas passer un dimanche de plus à se dire, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui, bon, il ne fait pas beau, je vais me lever tard, parce que, pour ça, je m’arrangeais toujours pour me coucher à n’importe quelle heure, encore plus tard, le plus tard possible, le samedi, soûle, pour me réveiller le dimanche vers une heure, histoire d’avoir réglé son sort au matin, de pouvoir traîner longtemps avec ma fatigue devant le café, en attendant d’appeler ma mère qui me dirait comme tous les dimanches, tu viens de te lever, toi, dis, tu as fumé, la voix que ça te fait, dis donc, pour chanter, comment tu veux, si tu fumes.

Alors, oui, en poussant un peu j’abattrai bien quelques heures comme ça, avant d’aller prendre un bain, de m’y laisser jusqu’à ce qu’il soit froid, que j’aie froid, qu’il soit tard, que la journée soit foutue et que je me dise, je n’ai encore rien fait, c’est dimanche, j’ai bien le droit de ne rien foutre. Et puis, en sortant du bain, j’irai mettre de la musique et manger une pomme en regardant par la fenêtre. Ce silence, les rues, l’horodateur qui ne sert à rien et qui devient un objet bizarre, comme les marques au sol des emplacements de voitures, puisque le dimanche ils sont tous partis dieu sait où, histoire de nous laisser à quelques-uns une ville toute vidée du bruit qu’ils emmènent avec eux.

J’étais tellement contente quand le samedi j’entendais Claire qui sortait de chez elle, qui laissait sa porte ouverte et traversait le palier d’un bond, vers ma porte. J’entendais son pas sur le plancher. Et puis sa façon à elle de frapper contre ma porte, de dire Cathy, de siffler, j’ouvrais et je savais qu’elle me dirait, demain on a la voiture. Ça voulait dire : demain on va à la mer. »

Dans la foule, Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit, 2006.

Présentation de l’auteur :

Laurent Mauvignier est né en 1967. Il vit à Bordeaux. Il a fait paraître six romans aux éditions de Minuit : Loin d’eux, Apprendre à finir, Ceux d’à côté, Seuls, Le lien, Des hommes et Dans la foule.

Liens :

Le site de Laurent Mauvignier

Présentation du livre sur le site de son éditeur Minuit

Entretien avec Jean Laurenti du Matricule des anges sur « Dans la foule »

Laurent Mauvignier : Dans la foule
Publié le 20 octobre 2006
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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