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LIMINAIRE
Séance 43


Proposition d’écriture :

Contempler ce que l’on voit depuis sa fenêtre et décrire le plus précisément possible le spectacle que l’on y observe. Ce qui se passe dehors même s’il ne se passe rien. Se retourner ensuite et décrire son intérieur. Ce que l’on voit chez soi, ou ce que l’on pense. Ce à quoi l’on rêve, ce qui nous tient à cœur. Composer son texte en passant d’un univers à l’autre à plusieurs reprises.

Smoky, Lambert Schlechter, collection « Lettres du Cabardès », Le Temps qu’il fait, 2003.

Présentation du texte :

« Un homme à sa fenêtre contemple, écoute et vagabonde en pensée dans le temps et l’espace. Comment écrire, se demande-t-il, après Treblinka ? Mais la visite d’un pic épeiche, l’allure des nuages, la ténacité miraculeuse d’une fleur en décembre, une page de Montaigne, le souvenir d’une image de Wang Wei, d’une passacaille de Buxtehude ou d’un reflet de lune sur l’eau d’un étang perdu s’imposent à lui comme le chant obstiné d’un monde dont il est urgent, quoi qu’il arrive, de dresser l’inventaire obscur et incertain, car « il y a angoisse sous roche ». Ces chroniques du « presque rien », dans leur quête lancinante d’une expression qui ne cesse de se dérober, éclairent peu à peu, par la grâce des détours, des ruses, et d’un humour mélancolique, cet événement essentiel : la coïncidence de l’art d’écrire et du besoin de vivre. Ce que Follain nommait, justement, l’usage du temps ».

Ce recueil est bâti dans un genre à mi-chemin entre journal et pensées. La plupart des textes de ce livre ont paru dans « Livres / Bücher », supplément mensuel du quotidien Tageblatt de Luxembourg.

L’auteur s’oblige de façon quasi quotidienne de laisser flâner son esprit entre culture et réalité, en créant, dans une forme de vagabondage presque onirique, un savant dosage entre la perception et l’observation quotidienne des petits riens obscurs et incertains qui déclenchent l’improbable besoin de vivre de tout être.

Extrait :

1

« La beauté du paysage, jour après jour, sans que j’en sois conscient, m’imprègne et m’abreuve. Le paysage n’est rien sans mon regard, le paysage n’a rien à voir avec moi. Je vois, je regarde. Le monde est là, autour de moi, avant moi, sans moi, le monde sera là après moi. Il n’y a pas de mots dans le monde, le monde n’a pas besoin de mots, les mots que je mets au monde, dans le monde, ne pèsent rien. L’herbe n’a rien à voir avec le mot herbe. Je note : à la mi-mars, l’herbe commence à verdir. Mes mots n’ajoutent rien à la beauté du monde. La beauté n’appartient pas au monde, — la beauté n’est qu’un mot que je prononce à propos du monde. Les mots et les choses : depuis toujours divorcés. Il y a une bestiole sur la nappe. Une bestiole noire au soleil sur la nappe rouge : cinq mots que je mets sur le papier, cinq mots parmi les mots que je connais, ils sont à ma disposition, il me plaît de les employer. Et comme j’ai appris à écrire, je les écris. Il y a une bestiole sur la nappe. Il y a une bestiole sur la page. Et il me plaît d’y mettre aussi le soleil. »

2

« Ce sont pages de paumerie. Le gamin dans l’étang pêche la lune au bout de sa ligne, — et la lune se laisse avoir. Et le gamin rentre, à travers le crépuscule, la lune balançant au bout de sa ficelle, hameçon très pointu. Le gamin a sa manière de ressentir les choses. Il ne me parle pas. Il passe. Comme s’il ne me voyait pas. Peut-être suis-je invisible. Peut-être ne suis-je pas là où je crois être. Ou le gamin me prend pour quelqu’un d’autre. J’ai remarqué que, dans les phrases simples qu’il produit, il n’emploie presque jamais le pronom je. Il formule des phrases sur les choses qu’il voit, qu’il ressent, mais lui-même reste extérieur à ce qu’il dit. Il ne dira pas : Je ne t’ai pas vu ; il dira : Tu n’es pas là. Est-ce trop dire que dire : l’enfant parle comme Dieu si Dieu parlait... ? L’enfant dit : Ce soir ma pêche ce n’était que la lune. J’ai oublié comment j’étais, enfant. »

3

La colline de l’est

« C’est une détraquée qui écrit ses livres pour des détraqués, qu’importe, le lecteur lit quelques pages – et se refait une santé et regarde par la fenêtre.

La fenêtre qui donne sur la colline de l’est, commence, côté extérieur, à pourrir ; pas sûr si elle va me protéger cet hiver, pas sûr, il y aura des courants d’air, et s’il y a une pluie sous un vent d’est, l’eau va s’infiltrer, le bois pourri continuera à pourrir.

Lire pour tomber sur une phrase, un paragraphe, une page qui arrête la lecture ; ce que tu viens de lire est tellement… tellement… comment dire ? qu’il n’est pas possible de continuer à lire. Ce vertige, cette légèreté, cette euphorie-mélancolie, ce comblement : page qui a fait du vide. Pour le moment il n’y a pas à aller quelque part, autre part, pour le moment, c’est une bulle, un point d’orgue. Apaisement. La page t’arrête, au lieu de continuer à lire, tu relis la page, tu lis ce que tu n’as pas lu la première fois, la même page n’est plus la même, les mêmes mots ne sont plus les mêmes mots. »

Smoky, Lambert Schlechter, collection « Lettres du Cabardès », Le Temps qu’il fait, 2003.

Auteur :

Lambert Schlechter, écrivain, philosophe et poète luxembourgeois, est né le 4 décembre 1941 à Luxembourg.

Après ses études de philosophie et de lettres à Paris et à Nancy, il fut professeur de lycée et enseigna la philosophie et la littérature française au lycée classique d’Echternach.

Lambert Schlechter est membre de l’Institut grand-ducal, Section des arts et lettres, membre et ancien vice-président du LSV (Lëtzebuerger Schrëftstellerverband / Association des écrivains luxembourgeois), ancien président du CNLi (Conseil national du livre, Ministère de la culture Luxembourg) ainsi que membre et ancien vice-président de la section luxembourgeoise d’Amnesty International. Il fut promu Chevalier des Arts et des Lettres en 2001.

Il vit à Eschweiler dans les Ardennes luxembourgeoises.

Lien :

Présentation du livre par Philippe Castells dans la revue « Le Matricule des Anges »

Portrait sur le site du Centre national de littérature, Luxembourg

Biographie et bibliographie sur l’encyclopédie Wikipédia

Lambert Schlechter : Smoky
Publié le 15 octobre 2004
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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