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LIMINAIRE
Séance 346


Proposition d’écriture :

L’énumération comme arme pour dire le monde. La juxtaposition d’éléments forts, de haute gravité, ou à teneur politique, voire subversive, et d’éléments qui tout d’un coup provoquent le rire, ou la seule légèreté. Une énumération tient, c’est quand sa propre table des matières devient elle aussi une prouesse de langage.

Ceux qui songent avant l’aube, Jean-Louis Kuffer, Publie.net, 2010.

Présentation du texte :

« L’énumération est un fondement de la littérature, écrit François Bon : qu’on aille dans la Bible, avec l’inventaire du temple dans Exode, ou les généalogies, et qu’on aille chercher de quelles civilisations, de quels textes hérités. Et quel bonheur et quel émerveillement nous prend encore à Seî Shonagon et ses Notes de chevet, la capacité du coup d’entrer dans l’an 1000 du vieux Japon, et de s’y trouver comme en plein voisinage avec le médecin ivrogne, les ponts qui sont beaux et ceux qui le sont moins, les bons usages et les choses qui vous mettent en colère, comme ce crissement du cheveu pris dans la pierre à encre.

L’énumération est toujours resté une marge active de la littérature. Parce que c’est ce que nous faisons dans nos cahiers, dans notre documentation du monde. C’est la première construction de langage pour construire et déplacer le regard. Il y en a chez Novarina, chez Perec et Roubaud, des poètes comme Bernard Bretonnière. »

Extrait :

Celui qui connaît le nom des fleurs venimeuses, selon son expression | Celle qui épie son voisin le Belge bègue | Ceux qui n’ouvrent jamais la porte au pasteur de la paroisse protestante des Oiseaux et environs | Celui qui a gagné un lapin vivant à la tombola des aveugles | Celle qui ne supporte pas le remplaçant boiteux du laitier Jolidon | Ceux qui crèvent des ballons qui tombent dans leur jardin privatif | Celui dont la fille regarde un peu trop le cantonnier Massart | Celle qui rêve de se faire une permanente pour son entrée au club de tricot | Ceux qui estiment que le fils socialiste de l’instituteur Chevreau ferait bien d’aller à Moscou | Celui qui affirme que la gelée de coings de sa soeur Marthe vaut une mention dans le journal de la paroisse catholique | Celle qui trouve un peu d’acidité dans la gelée de coings de Marthe Lepoli | Ceux qui ont subi les leçons de solfège de Mademoiselle Lepoil | Celui qui s’est fait gifler par Marthe quand il lui a demandé à la fin de sa leçon de solfège ce qu’était un 69

Ceux qui songent avant l’aube, Jean-Louis Kuffer, Publie.net, 2010.

Auteur :

Jean-Louis Kuffer, né le 14 juin 1947 à Lausanne, est un journaliste, critique littéraire et écrivain suisse. Il fait des études de lettres à l’Université de Lausanne avant de se lancer dans le journalisme. Après avoir travaillé pour La Tribune de Lausanne, La Liberté de Fribourg, Construire, Le Magazine littéraire et la Radio suisse romande, il devient directeur de collection aux Editions L’Age d’Homme à Lausanne. De 1983 à 1989, il est responsable de la rubrique culturelle du quotidien Le Matin. Il est actuellement responsable des pages littéraires de 24 Heures. Jean-Louis Kuffer est également romancier et essayiste. Lauréat du Prix Schiller 1984 et du Prix Édouard Rod 1996, il publie essais et nouvelles Le maître des couleurs, des récits de vie O terrible, terrible jeunesse ! Cœur vide ! en 1973, Le pain de coucou en 1983, qui évoque son enfance partagée entre des grands-parents alémaniques et des parents habitant Lausanne et Par les temps qui courent en 1995. En 1992 il est co-fondateur de la revue littéraire Le Passe-Muraille.

Liens :

Blog de Jean-Louis Kuffer et sa série de « ceux qui »

Ceux qui songent avant l’aube, sur Publie.net

Article sur le livre de Jean-Louis Kuffer dans le revue Remue.net

Biobibliographie sur Wikipédia

Le blog littéraire de Jean-Louis Kuffer dans le magazine 24h

Le pain de coucou sur Google Books

4 commentaires
  • Jean-Louis Kuffer : Ceux qui songent avant l’aube 30 juin 2010 13:21, par Pierre Ménard



    Celui qui a subi les leçons de piano de Mademoiselle Denise.

    Ceux qui reconnaissent les notes à l’oreille.

    Celle qui pousse des vocalises, accompagnée au piano par Mademoiselle Denise.

    Celle qui est toute émue d’avoir fait un bout de chemin sous le parapluie de Monsieur le Curé.

    Celui qui, au café Les Vieilles filles , dit, en parlant de sa chevelure blanchissante :

    Il y a de la neige sur le toit mais la cheminée tire encore.

    Celui qui dit ne pas avoir de raisons de dire bonjour au curé.

    Celui qui joue de la trompette parce que ses parents n’ont pas les moyens de lui acheter un piano.

    Celle qui joue de l’orgue à la grand-messe, parfois à contretemps.

    Ceux qui ne rentrent pas à l’église aux enterrements et attendent au café Miquet la fin de l’office pour se mêler au cortège.

    Celle qui croise les jambes et papote à l’église, prenant la maison du Seigneur pour un salon de coiffure.

    Celui qui a mené une vie mondaine avant de rentrer dans les ordres et se glorifie de n’avoir jamais rien eu à se reprocher.

    Celle qui tire les cloches à l’église parce que Monsieur le Curé n’a plus de bedeau.

    Gérard Douce

    Voir en ligne : Enumeration du Monde Un

  • Jean-Louis Kuffer : Ceux qui songent avant l’aube 30 juin 2010 13:23, par Pierre Ménard



    Celui qui pense à la fois anticapitalisme et régulation du marché, celle qui pense être antinéolibérale, ceux qui boycottent certains produits, celui qui voit dans le flux web la révolution de la démocratie, celle qui signe une pétition en ligne, ceux qui voudraient toucher des droits d’auteur pour leur blog, celui qui dénonce le langage du pouvoir dans une langue de clichés, celle qui écrit un texte féministe veiné d’appels à la violence contre le capitalisme fait homme-violeur, ceux qui attaquent le roman bourgeois dans 250 pages Garamond 14 en automne chez Galligraseuil, celui qui milite pour que Twitter devienne un lieu reconnu de résidence d’écrivain, celle qui adjoint un câble fibre optique à la faucille et au marteau, ceux qui votent utile, celui qui précise « écrivain » après son prénom et son nom sur facebook, celle qui trouve tout dans le Coran et le reste dans la Bible, ceux qui se lèvent tôt pour gagner plus, celui qui signe les objectifs de son entretien annuel de performance, celle qui fait son planning pour l’année, ceux qui recalculent le montant de leur pension, etc.

    Joachim Séné

    À lire en ligne sur son site.

    Voir en ligne : Ceux qui croient

  • Jean-Louis Kuffer : Ceux qui songent avant l’aube 1er juillet 2010 12:30, par brigetoun

    Celle qui fait rituellement le samedi soir le trajet métro, RER, bus entre la rue de la Roquette et la douceur confortable de Bougival pour dîner avec ses parents, avec des poissons et des fromages bien affinés ce qui lui assure de l’espace, et qui se promet d’éviter tous les sujets, celui qui a mis sa kippa pour suivre son père et son chapeau vers la synagogue, celle qui attend en regardant ses jolies sandales sous la table du café qu’arrive enfin cet imbécile qui est toujours en retard, celle qui remballe ses fromages et qui aimerait aller danser mais ne le fera pas, ceux qui distribuent des tracts devant le Monoprix, celles qui descendent du bus avec des rires et des grands sacs de boutiques de mode et qui s’embrassent avant de se séparer, celui qui est assis sur le trottoir et les regarde, celle qui revient du jardin avec une poussette, un bébé endormi et une gamine chougnant et qui remâche ce qu’elle va lui dire quand il rentrera ce soir de sa réunion, ceux qui sortent du jardin avec leur ballon parce qu’il ferme, celui qui s’interroge devant le distributeur de la banque, celle qui parle toute seule et à laquelle on est habitué.

  • Jean-Louis Kuffer : Ceux qui songent avant l’aube 17 février 2011 00:23, par Pierre Ménard


    celui qui a reçu un chic bristol d’invitation mentionnant « tenue sportive » et qui vient en palmes, tuba, masque et maillot de bain /

    celui qui a fait rouler un char sur des fantassins /

    ceux qui disent toujours, dans le conversations, « ça me rappelle » ou « c’est comme moi » et qui rapportent la conversation à eux /

    celle qui tous les matins expose sa literie à sa fenêtre pour lui faire prendre l’air /

    celle à qui on mettait de l’huile d’aloès sur le pouce pour la dégoûter de le sucer /

    ceux qui partent en vacances dans un village pierre et vacances /

    ceux qui ne sont jamais sortis de là où ils habitent /

    ceux qui ne connaissent pas montparnasse monde /

    ceux qui lisaient le hérisson et france-dimanche /

    ceux qui ronflent en dormant /

    ceux qui parlent en mangeant /

    ceux qui ne ferment pas la bouche quand ils mangent /

    ceux qui crachaient par terre et parlaient breton dans les autobus /

    ceux qui se penchaient par la fenêtre du train /

    ceux qui lisent des textes /

    ceux qui lisent des livres /

    ceux qui disent que le papier des livres c’est sensuel, l’odeur aussi /

    ceux qui disent qu’il faut être fort quand on leur annonce que la tumeur est maligne et inopérable /

    celui qui sonne et dit qu’il est en liberté conditionnelle et qui propose des crêpes bretonnes à 7 euros plutôt que de faire la manche /

    ceux qui plantent des chênes à soixante dix ans /

    celle qui congèle ses nouveaux-nés au fur et à mesure de leur naissance sans que personne ne s’en aperçoive avant des années /

    celle qui pense que nous sommes tous en liberté conditionnelle /

    celui qui se souvient de la girouette et des nénuphars mais pas de l’année où il les a vus dans le jardin /

    ceux qui fument_fumaient_dans les cafés les restaurants le métro les magasins le train la rue la maison le lit/

    celle qui, le matin, après avoir fait son chignon, enroulait une mèche de ses cheveux autour d’un gros crayon jaune pour former une anglaise /

    celui qui avait mis une grande planche sur la baignoire pour en interdire l’usage /

    celui qui, tous les dimanche, après la messe, achetait le même bouquet d’oeillets que la semaine précédente, pour fleurir les photos de ses chers disparus, exposées sur le buffet /

    ceux qui ne mangent pas d’ail ni d’oignons /

    ceux qui éternuent d’allergie /

    celle qui met indifféremment des chaussures du 37 au 39 car la longueur de ses orteils est d’une grande variété /

    celle qui récitait les noms des départements comme dire un conte /

    celui qui était cul-de-jatte et passait ses journées devant la fenêtre à regarder le spectacle du monde sauf quand il lisait combat ou nourrissait les poissons rouge dans leur bocal sur le piano /

    celle qui voulait être enterrée à bagneux là où étaient enterrés son mari et sa fille car ailleurs elle ne connaissait personne /

    celle qui avait le gaz à tous les étages et son linceul prêt plié dans son armoire /

    celle qui fouille la terre à mains nues pour déterrer une racine récalcitrante et découvre un crapaud qu’elle croyait plutôt vivre dans l’eau /

    ceux qui disent qu’il n’y a aucune raison pour bla bla bla /

    ceux qui prétendent que du moment qu’on a la santé /

    ceux qui se lèvent tous les jours à 4h 30 pour aller travailler /

    ceux qui sont tous les jours dans leur voiture pendant quatre heures pour aller travailler et revenir

    ceux qui identifient aisément tous les arbres des bois pendant la promenade /

    celle qui remercie jean-louis kuffer et écrit cela à la manière de jean-louis kuffer /

    Maryse Hache, 18 juin 2010

    Voir en ligne : Maryse Hache

Jean-Louis Kuffer : Ceux qui songent avant l’aube
Publié le 18 juin 2010
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