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LIMINAIRE
Séance 316

Proposition d’écriture :

Exorciser les préoccupations du geste d’écrire. Écrire à travers le corps, marquer le moment où le temps envahit l’espace. Écrire à partir de la seule et féroce nécessité de jouer sa vie, de lancer les dés dans l’abîme. Mener un combat pour une épaisseur fugitive, pour croire un instant en la matière des mots. « Écrire au large, au plus près de soi, strictement déboutonné, dans la magnifique lumière ». Écrire l’écrire. Cette présence de l’infinitif produit une sorte de diffraction. L’objet de l’écrire est ainsi mis en perspective par la nomination même de l’acte d’écrire qui en assure l’apparition. L’infinitif place l’objet en devenir, mise en scène d’un désir, d’un en avant qui oriente toute tension.

Échancré, Jacques Dupin, P.O.L., 1991.

Présentation du texte :

Fragme n’est qu’une partie de l’image du fragment et suggère la partie d’une œuvre dont l’essentiel a été perdu ou n’a pas été composé et aussi le morceau d’une chose qui a été cassée, brisée si l’on retient dans la définition du Robert. Fragmes, fragments, débris, éclats, varient les tournures qui dominent Moraines de Jacques Dupin publié en 1969. Fragmes est un ring d’écriture, un corps à corps, sans image, sans miroir.

Prose qui tient le poème à distance, parole de douleur, déchirée, plus cruelle encore d’aller se nourrir aux premières images de l’enfance et d’en revenir, désespérée, pour « Écrire entre les pattes de cette tarentule millénaire. Être son comptable et son amant. Le cireur obséquieux de ses bottillons glacés. » Cette écriture questionnée dans l’image du ver à soie et dans l’appel réitéré vers l’infinitif « écrire », écriture qui est marche, métamorphose, questionnement de notre ignorance.

« L’objet de l’infinitif - objet même du désir d’écrire -, écrit Dominique Viart, n’est pas donné par la parole comme présence, mais comme un être-là inaccessible à la parole qui à la fois le dit et le retire. Le monde reste à produire et demeure dans la virtualité de son éclat. (...) « Ecrire, explique Gilles Deleuze, est une affaire de devenir, toujours inachevé, toujours en train de se faire . » »

Extrait :

Écrire hors de soi... écrire loin de soi signifiant qu’un masque, qu’une musique, qu’une rhétorique sauvage, adhèrent à la peau d’un vivant, d’un visage ouvert – écrire hors de soi comme glisse un nœud coulant autour de la gorge, au-delà de la voix...

Écrire éprouve, épouvante, cristallise le temps de ma paresse, écrire entame et désagrège ma stature d’agonisant... et l’herbe pousse, contre toute attente, l’hjavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.getElementById(’text_area’))erbe pousse entre mes jambes, entre mes dents..., la lettre fuit, par les pierres disjointes, les mottes fendues, le temps détruit, l’irrémédiable en suspens... ayant peur d’écrire, cédant à la peur, écrivant debout, adossé au mur...

Écrire sans point d’ancrage, sans point de mire, risque absolu, espace ouvert... précipice de la langue, laconisme du funambule, – et le volubilis de la mort qui s’accouple à l’écriture, qui s’enroule autour...

Écrire entre les pattes de cette tarentule millénaire. être son comptable, et son amant. le cireur obséquieux de ses bottillons glacés...

Écrire en se gardant du spéculaire, du simulacre. de la déflagration. du glissement... autour des yeux, au fond de l’œil, hors de portée du regard... écrire étant la traversée du souffle, l’impossible traversée... étant l’impossible...

Présentation de l’auteur :

Jacques Dupin est né à Privas le 4 mars 1927. Il a passé son enfance en Ardèche dans un asile psychiatrique, dont son père était directeur. Élevé avec les pensionnaires, dont l’un notamment donnera son nom à un poème, Chapurlat, il vit à Paris depuis 1943. Il rencontre René Char, qui préface son premier recueil publié, Cendrier du voyage, chez GLM. Il a travaillé pour plusieurs galeristes, en particulier pour la Galerie Maeght et la Galerie Lelong. Ce travail l’a amené à rencontrer de nombreux artistes modernes, au premier rang desquels Alberto Giacometti et Joan Miró occupent une place majeure dans son œuvre. Chez Maeght, il participe à la revue L’Éphémère, mêlant critique d’art et poésie, avec Gaétan Picon, Louis-René des Forêts, Yves Bonnefoy et André du Bouchet. Il obtient le Prix national de poésie en 1988. Il a publié de nombreux textes, parmi les derniers publiés : Echancré, POL, Paris, 1991. Eclisse, Spectres familiers, Marseille, 1992. Le Grésil, POL, Paris, 1996. Le Corps clairvoyant (1963-1982) (rassemble Gravir, L’Embrasure, Dehors et Une apparence de soupirail, préface de Jean-Christophe Bailly, par Valéry Hugotte, et reprise de la préface de Jean-Pierre Richard à L’embrasure précédé de Gravir), Poésie/Gallimard, Paris, 1999. Ecart, POL, Paris, 2000. De singes et de mouches suivi de Les mères (réédition), POL, Paris, 2001. Coudrier, POL, Paris, 2006. Ballast (rassemble Contumace, Échancré et Le Grésil), Poésie/Gallimard, Paris, 2009.

Liens :

Dupin « échardes dans écrire » par François Bon sur Tiers Livre

Page de présentation de Jacques Dupin sur le site de son éditeur P.O.L.

Ce qui gronde dans le sous-sol, hommage à Jacques Dupin sur Tiers Livre

Les textes consacrés à Jacques Dupin, sur la site de la revue Remue.net

Anthologie permanente sur Jacques Dupin et nombreux extraits sur Poezibao

L’ Injonction silencieuse, article du Matricule des Anges sur le cahier hommage à Jacques Dupin

L’impossible catharsis de Jacques Dupin, par Jean-Michel Maulpoix

Jacques Dupin : Échancré
Publié le 20 novembre 2009
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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