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LIMINAIRE
Séance 132



Proposition d’écriture :

Dresser l’inventaire de ses projets oubliés, de ses rendez-vous manqués, de ses pas perdus, de ses rêves détruits, évanouis, ravis, toutes ses phrases inachevées ou même jamais commencées. La violence des circonstances de chaque disparition ou leur prosaïsme les magnifiant.



Les unités perdues, Henri Lefebvre, Virgile, 2004.

Présentation du texte :

Une liste, une litanie, une énumération obstinée, une invraisemblable accumulation de livres non écrits ou détruits, de chapitres perdus, de poèmes inachevés, de tableaux brûlés, de partitions inconnues, de films jamais montés, de paroles coupées, d’idées qui recouvrent tous les domaines de l’art, de la littérature aux arts plastiques, de la musique au film, et à toutes les époques. Cet amoncellement tranquille, ce catalogue du vide et de l’évanoui, du disparu, du ravi, laisse une curieuse impression : entre dérision et excitation, en un mouvement qui ne cesse d’aller de l’une à l’autre. L’œuvre d’art y trouve dans sa disparition une forme de perfection, de forme idéale. Un statut d’existence particulier, ce que le mot "ravi" indique bien dans son double sens, d’une présence par l’inexistence même. Une œuvre fantôme, une œuvre lacunaire, une œuvre de la non-représentation, ce qui nous dit un peu le pouvoir des mots mais aussi que comme le rappelle Maurice Blanchot : « rien ne précède l’écriture. »

« Les œuvres d’art fonctionnent à la perte, écrit Guillaume Fayard dans sa critique du livre, toute une économie de la perte les traverse. Elles s’inscrivent dans la durée, l’à-peu-près, l’essai - l’aporie. Avant d’être des objets autonomes, elles portent la trace d’une trajectoire, d’un processus organique, l’empreinte d’une inclination qui ne se formule souvent qu’a posteriori. Morale de l’inéluctable dans l’art - ce en quoi Henri Lefebvre est aussi par ce livre un moraliste. »

Extrait :

« De Claude Debussy et de René Peter, une féerie qui devait se composer de quatorze tableaux qui n’alla pas au-delà du titre : Les Milles et une Nuits de n’importe où et d’ailleurs ; puis une satire dramatique intitulée Les F.E.A. (Les Frères en Art) qui n’alla pas au-delà de la scène première du deuxième tableau - On ne sait ni où, ni quand, ni comment mourut François Villon - Disparue, la corde fournie par Boris Pasternak à Marina Tsvetaieva pour boucler une valise trop bien remplie ; corde dont se servit Marina Tsvetaieva, en 1941, pour se pendre - En 1899 les Espagnols réclament la dépouille de Goya mort et enterré à Bordeaux en 1828 ; le corps, sans la tête, est restitué à l’Espagne - Sur son lit de mort, Balzac demande une feuille de papier au docteur Nacquart ; il écrit une dizaine de lignes ; cette dernière page manuscrite ne fut jamais retrouvée - Dorothy Parker a été incinérée en 1967 (l’épitaphe suggérée par Dottie « pardon pour la poussière ») ; l’urne est restée aux pompes funèbres jusqu’en 1973, date à laquelle elle atterrit chez le notaire qui la remisa dans un tiroir, où on l’oublia jusqu’en 1988 - Après vingt esquisses, Pablo Picasso renonce à faire le portrait d’Helena Rubinstein - Le récit érotique Histoire d’une fille de Vienne racontée par elle-même (1906) est signé du pseudonyme Josefine Mutzenbacher ; l’hypothèse fut avancée qu’il s’agissait de l’auteur de Bambi (1929), mais les preuves manquent - Jules Verne détruit toutes ses archives personnelles avant de mourir ; il craignait, semble-t-il, que soient révélés après sa mort, ses penchants homosexuels et anarchistes - Le père d’Egon Schiele, chef de gare à Tulln, mit le feu, un jour de colère, à tous les dessins de son fils représentant des voitures de chemin de fer - Pendant la crise de 1929, Howard Fast s’installe dans le Sud des Etats-Unis ; de cette expérience il tire six romans, en détruit cinq, publie le sixième à moins de 19 ans, Two Valleys - En 1940 la Gestapo met à sac l’appartement parisien de Saint-John Perse et détruit ses manuscrits - Chemin de Sèvres de Corot, disparu du Louvre en 1998, n’a jamais été retrouvé - En 1945 le photographe japonais Koji Inoué, sourd, perd ses négatifs dans un bombardement qu’il n’a pas entendu - James Joyce et John Milton ont écrit leurs chefs-d’œuvre en perdant la vue, Finnegan’s wake et Paradise Lost - La première Nana de Niki de Saint Phalle ; introuvable depuis sa mise en dépôt au Centre Georges-Pompidou, détruite sans doute par inadvertance - Perdue, une sonate composée par Jean-Paul Sartre - La première version du roman de Malcom Lowry Au-dessous du volcan, rédigée aux Etats-Unis, est refusée par les éditeurs ; la deuxième version réécrite au Canada est oubliée dans un bar au Mexique ; Lowry perd la troisième version dans l’incendie de sa maison - Le IVe acte de la dernière pièce de Federico Garcia Lorca, El Publico, a disparu - Du train qui le conduit à Buchenwald, le père de Martin Monestier fait parvenir une lettre à sa femme qui la transmet à leur fils ; Martin Monestier, qui veut en ignorer le contenu, ne l’a jamais ouverte - La bibliothèque d’Oslo refuse de rendre publique la psychanalyse de l’écrivain Knut Hamsun, sténographiée en 1926 »

Les unités perdues, Henri Lefebvre, Virgile, 2004.

Présentation de l’auteur :

Henri Lefebvre a publié dans différentes revues telles que L’œil de Bœuf, Laps, Po&sie, If… Il a créé et dirige Les Cahiers de la Seine. Il a publié les Les unités perdues, en 2004.

Liens :

Un article sur le livre écrit par Guillaume Fayard et paru dans la revue en ligne Peauneuve.net

Autre article, par Nathalie Petitjean, paru sur Peauneuve.net

Portrait de Daniel Legrand l’éditeur d’Henri Lefebvre chez Virgile

Un article de Xavier Person dans Le Matricule des Anges

2 commentaires
  • Jimi perdu 31 janvier 2011 14:10, par F Bon

    je ne connaissais pas ce texte - bizarre, dans mon travail en (long) cours sur Jimi Hendrix, j’ai longue section tout entière sur ce même principe, le concernant

    beau complément que je retiendrai quand je fais proposition à partir Anachronisme / Tarkos

    Voir en ligne : TL

  • Henri Lefebvre : Les unités perdues 1er février 2011 13:03, par maryse hache

    la bague de fiançailles sans doute jetée avec des épluchures et recherchée dans les ordures municipales du quartier via le frère employé au TAM et ses collègues les éboueurs

    l’espace ente le lignes du commentaire ne vient jamais même si l’écriture suit la consigne : pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides aurait voulu connaître langage html la balise pour fabriquer le paragraphe ne la retient pas

    le chat gris aimant la promenade et les escalades grilles murs toits parti un jour d’été et pas revenu

    une grande armoire rêvée à l’image de la sienne deux pulls l’un à côté de l’autre ou deux foulards par planche dans la solitude des effets

    la gourmette en or disparue lors d’un bêchage vigoureux au jardin potager la terre ne l’a jamais rendue

    de qui était l’enfant à qui elle donna naissance l’année de ses quinze ans et qui mourut à peine né les deux cousines n’en surent jamais rien

    le grand manteau, sorte de cache poussière en lin vert absinthe oublié dans un hôtel de st lô

    tous les twits d’il y a deux jours et deux jours et deux jours engloutis dans la ligne du temps

    elles avaient disparues l’une après l’autre à chaque fois il était parti de la maison quelques jours et revenu sans l’une puis sans l’autre cela faisait bientôt sept ans qu’il ne voyait que le vide entre son torse toujours assis et le sol elles n’étaient plus que souvenirs et fantômes

    c’était impossible de l’imaginer sans cette petite girouette métallique noire en forme de coq et son tournoiement qui montrait d’où vient le vent pourtant lorsqu’il fut question qu’il vendit la maison ne la réclama pas personne ne sait où elle tourne maintenant seule son absence est visible sur le toit du nouveau propriétaire

    jamais ne lui a dit la souffrance de sa suffisance en lui jetant bouffissure à la figure

    qui a disparu ici si tard compagnons dans le fil des jours d’un writing sur proposition d’un qui a pignon sur blog txt photos sons dans son ouvroir de writing sur flux n• 132 ouvroir urbi il a aussi

    à quand disparition pour always pas now d’ici là writing reading writing reading writing ici ou là

    living quoi with toi with you

Henri Lefebvre : Les unités perdues
Publié le 12 mai 2006
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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