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LIMINAIRE
Séance 320

Proposition d’écriture :

Tracer le portrait original d’un proche récemment disparu, sous forme d’abécédaire, « en vingt-six angles et au centre absent », centre vide, énigmatique, déchirant, vingt-six petites stèles, à partir des lettres de l’alphabet et des textes qu’on garde chez soi, bribes de mots à romancer, notes ou souvenirs dont on met à jour des fragments, enchâssés dans son propre texte, à l’image du monde morcelé. Une enquête intime, une déclaration d’amour, un hommage, un tombeau.



Personne, Gwenaëlle Aubry, Mercure de France, 2009.

Présentation du texte :

Personne est le portrait, en vingt-six angles et au centre absent, en vingt-six autres et au moi échappé, d’un mélancolique. Lettre après lettre, ce roman-abécédaire recompose la figure d’un disparu qui, de son vivant déjà, était étranger au monde et à lui-même. De « A » comme « Antonin Artaud » à « Z » comme « Zelig » en passant par « B » comme « Bond (James Bond) » ou « S » comme « SDF », défilent les doubles qu’il abritait, les rôles dans lesquels il se projetait. Personne, comme le nom de l’absence, personne comme l’identité d’un homme qui, pour n’avoir jamais fait bloc avec lui-même, a laissé place à tous les autres en lui, personne comme le masque, aussi, persona, que portent les vivants quand ils prêtent voix aux morts et la littérature quand elle prend le visage de la folie.

François-Xavier Aubry s’est enfoncé dans la solitude et la douleur. L’abécédaire de sa fille, Gwenaëlle Aubry, est une tentative pour suivre l’histoire de son père, savoir à quel moment cette histoire s’est brisée, et quel lien, assurément ancien, a manqué à cet homme brillant au point de lui faire tenir à distance une réussite intellectuelle et sociale incontestable et de le rendre étranger à lui-même et aux autres.

Gwenaëlle Aubry nous livre quelques-unes des pages qu’il a laissées et qui l’accompagnent dans son effort pour donner une unité à un moi perdu, puisque depuis longtemps il était perdu pour lui-même et pour le monde. Dans l’accumulation des vieilles photos, des souvenirs de vacances, des clichés le montrant enfant, des bribes de récits de son enfance à elle aussi, puzzle sans modèle précis à reconstituer, elle ne souhaite pas établir une logique, mais cerner la complexité d’un être séparé de lui-même.

Extrait :

« Quand je disais "mon père", cette année-là, les mots tenaient bons, je ne sais pas comment le dire autrement, j’avais l’impression de parler la même langue que les autres, d’habiter un monde commun (alors que d’ordinaire, prononçant ces deux mots, je voyais s’ouvrir un écart infranchissable entre ce qu’ils devaient évoquer chez les autres et la représentation qu’ils devaient se forger à partir de l’image que je m’épuisais à projeter, la plus lisse, la plus innocente, la plus transparente possible, dans l’espoir, précisément, de couvrir cet écart, cet écart infranchissable entre les mots des autres et mon langage privé : "mon père", c’est-à-dire mon délire, ma détresse, mon dément, mon différent, mon deuil, mon disparu). »

« Je ne sais pas quand je me suis dit pour la première fois "mon père est fou", quand j’ai adopté ce mot de folie, ce mot emphatique, vague, inquiétant et légèrement exaltant, qui ne nommait rien, en fait, rien d’autre que mon angoisse, cette terreur infantile, cette panique où je basculais avec lui et que toute ma vie d’adulte s’employait à recouvrir, un appel de lui et tout cela, le jardin, le soir d’été, la mer proche, volait en éclats, me laissant seule avec lui dans ce monde morcelé et muet qui était peut-être le réel même. »

Auteur :

Gwenaëlle Aubry est née en 1971. Philosophe et romancière, elle est l’auteur, entre autres, de Le diable détacheur (Actes Sud, 1999), L’isolée (Stock, 2002), L’isolement (Stock, 2003), et Notre vie s’use en transfigurations (Actes Sud, 2007). Gwenaëlle Aubry a obtenu le Prix Femina avec "Personne" publié au Mercure de France en 2009.

Liens :

Site de l’éditeur Mercure e France éditeur du livre de Gwenaëlle Aubry

Présentation du livre en vidéo par son auteur

Lecture d’un extrait de son livre par l’auteur

La part de l’ombre, article sur le livre dans le journal La Croix

Article sur le livre dans le journal Télérama

1 commentaire
  • Gwenaëlle Aubry : Personne 18 août 2010 23:32, par brigetoun

    L’alphabet du patriarche

    A, ton nom, et tes absences, et cette photo dans le salon, et tes lettres, et le rêve que j’avais de toi. Buté ton profil, butée mon insistance, dans ces débats, quand étions seuls, où s’affrontaient nos conceptions du monde, en toute bienveillance et acharnement, d’où nous sortions ancrés sur nos certitudes et notre amour. La compréhension que je t’attribuais quand tu n’étais pas là et que je me heurtais à ma mère, ta femme. Les départs qui se passaient très vite. L’étreinte de ton bras autour de nos épaules qui dénouait. Ta fuite sur un nuage imaginaire, pipe en bouche, pendant que grondaient nos querelles. G comme l’initiale du prénom de ta femme. Hier, ou la veille, si fréquemment, l’impression que je te parle. Ton idéalisme, que tu niais, contraint par la tribu que tu avais engendrée, et cette imagination dont je te soupçonne qui devait transformer, parfois, cette frégate mal foutue, le bateau que tu as préféré, en armant sa longue et fine coque d’un fin et vivant gréement. Notre amusement, notre jeu, un peu vexé, à te tromper, incapable que tu étais de reconnaître nos voix, lors de tes retours. Pour k, désolée je suis, je ne trouve pas, ne pouvant l’attribuer à ta casquette – nos yeux qui se cherchaient et se fuyaient quand il s’est résolu à la lâcher, à la poser sur ton cercueil. Loin de nous cette vie qui était ce que tu aimais, et cette face de toi, alors, que je n’ai pas connu, qui n’eut pas carrière brillante, mais heureuse et ces jeunes hommes qui passaient, et parlaient de toi leur ancien commandant. La mer que tu avais dans tes grosses veines. La noirceur de tes yeux, que l’âge et le large avaient déteints. L’outrage salutaire que me fut la seule gifle que tu m’ai donnée. Au petit matin, dans la pinède, le départ avec un sac de voile et nos petites jambes, pour la pèche à la palengrote. Les questions que nous n’osions nous poser. Rentré, tu, porté, ton chagrin dans les moments douloureux que vous avez vécus. Ton sourire où tes yeux disparaissaient. Toi, discret, et les lettres que nous avons reçues à ta mort. L’unité tacite et farouche de cette tribu de divergents. Volonté tranquille. Et je laisse de coté le w, le x, le y, pour ne pas en finir avec toi.

Gwenaëlle Aubry : Personne
Publié le 18 décembre 2009
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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