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LIMINAIRE
Séance 330


Proposition d’écriture :

Écrire deux séries de fragments de textes sur la ville. Le premier, lors d’un déménagement, en prenant des notes en temps réel décrivant qui se passe dans cette période de transition. Et le second sur les indices de la peur dans la ville. Relier ces deux ensembles fonctionnant chacun de façon récurrente, mais avec deux façons différentes d’ancrage dans le réel. Ces récits mêlés s’attachent au plus ordinaire de l’expérience de la ville, de manière non linéaire, en écho à notre expérience de lecteur, dans ce lieu commun.

Qu’est-ce qu’un logement ? et Livre des peurs primaires, Guillaume Vissac, Publie.net, 2010.

Présentation du texte :

Qu’est-ce qu’un logement ?

« On habite une ville, on la quitte pour une autre : on vide l’ancienne coquille, écrit François Bon dans sa présentation des ouvrages de Guillaume Vissac sur Publie.net. On découvre la nouvelle ville en fonction de cette recherche. Les visites d’appartements vides sont comme autant de personnages de théâtre aperçus. Et puis il faut s’installer, aménager.

Livre des peurs primaires

« 100 fragments pour accrocher les indices de la peur dans la ville : c’est vieux comme la littérature – ça devient ici un jeu, une monde de micro-romans en gestation. Ses circulations, accidents, silhouettes, lumières. Sa propre et permanente représentation aussi, le spectacle toujours banalement recommençant de la télévision. Là aussi, Guillaume Vissac adopte la forme du fragment. »

Extraits :

« 9

Il y a ces instants où j’imagine notre vie dans un appartement qui ne sera jamais le nôtre. Dans celui-là par exemple, je me vois entre deux paupières poser sur la banque une cafetière que nous ne possédons pas et te demander si tu as bien dormi. Ni toi ni moi ne buvons de café le matin. Et jamais je ne me lèverai le premier, tu le sais. Alors quoi ? Une version parallèle de nous-mêmes dans cet appartement parallèle qui déjà se presse de nous fuir ?

14

Explique-moi un truc : quand tu m’as dit que tu me suivrais n’importe où même dans ce trou, tu le pensais vraiment, ou bien c’était encore une de ces conneries post-coïtales ?

17

La folle du deuxième m’a demandé de l’aider à monter ses courses. La folle du deuxième a semble-t-il oublié de me rembourser son petit emprunt de l’autre jour. La folle du deuxième, c’est un peu Holly Golightly du pauvre avec ses potes qui viennent sonner tous les jours à n’importe quel interphone, puisqu’elle-même n’ouvre jamais à personne. J’ai aidé la folle du deuxième à monter ses courses, ensuite elle m’a demandé ce que je faisais si souvent dans son immeuble. Quand j’ai dit à la folle du deuxième que j’habitais depuis deux mois l’appart du rez-de-chaussée, elle m’a dit qu’elle m’avait pris pour le facteur en fait et puis elle a fermé la porte. »

Qu’est-ce qu’un logement ? Guillaume Vissac, Publie.net, 2010.

2

« Immobilisé entre deux gares, le conducteur nous remercie de garder portes close et voies désertes, les râles agacés et tics nerveux des bras tout contre en réaction. Entre un tunnel et un pont, le noir du dehors, c’est dedans plutôt. Il est possible que, çà se pourrait si, il suffirait de et le wagon explose, une bombe quelque part, jaune et suie mêlés sur les murs tout contre, corps éparpillés, on n’échangerait les membres, litres d’hémoglobine pour recouvrir les sièges. mais le train reprend, mon pouls toujours là sous poignet gauche : et non, ça n’arrivera jamais. (13)

3

Tous les jours au boulot sept heures devant l’écran, les mails, le site. Tous les jours d’écriture sept heures devant l’écran, traitement de texte, le web. À en finir aveugle. Lorsque je n’y verrai plus assez pour déchiffrer le LCD, je serais pas dans la... Mais non, honnête, ça n’arrivera jamais. (95)

4

Sa nuque craquée, tempe contre épaule, cou brisé dans son mouvement, jugulaire éclatée dans un jet noir : sang trop triste forcé à chaque impact de la pompe. Mais non, faites que non. (9) »

Livre des peurs primaires, Guillaume Vissac, Publie.net, 2010.

Auteur :

Guillaume Vissac est né le 10 février 1986 à Firminy, dans la Loire. Il anime le blog Omega-Blue depuis décembre 2005 et 17h34, une expérience de photos-floues, de photos-moches, telles qu’il les décrit. Il a publié deux ouvrages sur Publie.net : Qu’est-ce qu’un logement ? et Livre des peurs primaire.

Liens :

blog Omega-Blue

17h34,

Qu’est-ce qu’un logement ?

Livre des peurs primaire

1 commentaire
  • Peurs primaires 16 août 2010 12:31, par Pierre Ménard



    Dans cette maison de vacances poussiéreuse, je regarde ma fille agiter bras et jambes, tourner la tête à droite, à gauche, tout à la fois, tout en souriant quand elle croise mon regard. Je lui souris en retour et regarde, partout, la désolation du lieu. Toiles d’araignées habitées ou dernier tombeau de la tisseuse pendante à ses propres fils, cadavres de mouches et de cafards sur le sol, ce gîte n’a pas été loué depuis des mois. J’ouvre la porte de la terrasse, ensoleillée, la chaleur pénètre dans le salon, de l’air aussi, accompagné d’une volée de mouches, par réflexe je fais un geste de recul, dégoûté, mais au moins redonnent-elles vie à cette pièce. Je retourne dans le salon, et les mouches se posent sur le visage de ma fille, sur ses yeux mêmes et j’en vois une pondre dans son oreille je me précipite mais trop tard, les œufs ont déjà glissés jusqu’au cerveau où ils écloront pour donner naissance à un insecte prenant possession d’elle et contrôlant ses mouvements ; mais cela n’arrivera pas, n’est-ce pas ? Je chasse les mouches de sa peau rose, cela n’arrivera pas.

    *

    Le vent glacé, si fort que les vitres tremblent. Toute la maison résonne, tremble avec moi. Dans la rue la neige est emportée, par bourrasques, pour retomber, lourdement, plusieurs dizaines de mètres plus loin. Le soir tombe, le soleil orange derrière les nuages épais, noirs, donne un ciel de roche volcanique. C’est maintenant la nuit, je ne dors pas, dehors la force du froid, du vent, de la neige, tout redouble et soudain les volets sont arrachés, les vitres éclatent sous la pression gelée. Je m’empêtre dans les draps et les couvertures, des éclats de verre dans la peau, le froid termine de m’immobiliser, le vent chasse les couvertures et les tuiles des maisons voisines volent jusqu’à mon crâne, le brisent mais les murs, les vitres, sont trop résistants, et la tempête sans doute pas si puissante, et cela, probablement, n’arrivera jamais.

    *

    Nos amis habitent au seizième étage, quelle vue ! Se pencher à la fenêtre, voir si loin, si bas, la rue et la perspective tremblante qui m’invite à sa chute, mais je ne tomberai pas, car suis accroché fermement au béton du balcon et m’en décale doucement, je ne tomberai pas.

    *

    Le GPS ne fonctionne plus. Le désert américain est grand, brûlant, on prévoit plus de quarante-six cet après-midi dans le désert de la mort, à moins de cinquante miles d’où je roule actuellement. Ce carrefour à angle droit est sans indication valable puisqu’il signale une station-essence, un snack et un supermarché à soixante miles dans la direction d’où je viens ; or tout ceci, je l’ai vu il y a une heure, a brûlé, est inhabité depuis longtemps. Le petit plus des vacances, le lieu risqué mais sans danger que l’on veut voir, qu’il faut traverser, « j’ai fait le désert de la mort », je l’aurai, ce frisson du touriste, c’est sûr, juste avant de mourir déshydraté. À moins que ce panneau indicateur ne dise la vérité, et que les chances qu’une autre station-essence-snack ait brûlée soient nulles.

    *

    Le soir tombe, cette promenade dans la campagne devait durer moins d’une heure, mais les chemins se croisent et se ressemblent. Pour moins d’une heure sans eau ni nourriture, mais même si je me perds ça devrait aller. J’ai dit aux autres, restés regarder un film ou jouer aux cartes, que j’allais vers le village et au dernier moment j’ai pris la direction inverse, vers les champs. J’ai coupé à travers un champ de maïs pour rejoindre un bosquet, duquel je ressors… par où ? Je vais me perdre bêtement, les moustiques commencent à attaquer, les chauve-souris échouent à tous les avaler, je ne vois plus le sol, je ne rentrerai jamais, vais mourir sur mon lieu de vacances, perdu au milieu des champs, cheville cassée, tout cela est impossible bien sûr, trop haut le clocher, trop claire la géographie, je termine ma promenade au pas de course.

    *

    Cette voiture déboîte, hésite, puis double mais je vois bien, moi qui suis en face, qu’elle n’aura jamais le temps, je n’en crois pas mes yeux et il me faut choisir : ravin ou chauffard ? Trop irréel, trop bête, je ne réagis pas assez vite, trop tard, cela n’arrivera pas, la voiture déboîte, se ravise aussitôt, se rabat derrière le camion.

    *

    Oui, bien sûr qu’ils savent ce qu’ils font, en Suisse, avec cet accélérateur de particules, ces trous noirs si petits qu’ils disparaissent à peine nés sont sans danger, bien sûr, oui, tous les calculs le disent, tous les calculs le prouvent. Saviez-vous qu’à une époque les plus grands esprits voyaient la terre plate et soleil tourner autour ? Saviez-vous que seuls deux savants dans le monde ont compris l’article sur E=mc² à sa parution ? On raconte que la grande explosion, le big bang d’où nous sommes nés, est le fruit, dans un autre univers mort depuis, de recherches hasardeuses. Mais tout ça, sont des on-dit.

    *

    Oui, bien sûr qu’ils savent ce qu’ils font, en Suisse, avec cet accélérateur de prêts, ces flux d’argents si nombreux et rapides qu’ils disparaissent à peine nés sont sans danger, bien sûr, oui, tous les calculs le disent, toutes les règles sont là, le marché est sous contrôle. Saviez-vous qu’en 1929 tout était prévu pour aller pour le mieux dans le meilleur des mondes humanistes ? Économiquement le monde était au mieux, toutes les études le disaient. Saviez-vous que le jeu des prêts et spéculations sur l’immobilier existe sur d’autres marchés ? Nourriture, énergies, ressources minières... On raconte que la grande explosion de la première guerre mondiale ne doit son existence qu’à l’accumulation de la demande des marchés d’une guerre, d’un empire ici, d’un autre là. Mais tout ceci est bel et bien fini, tout va pour le mieux et le pire, plus jamais, c’est promis, n’arrivera.

    Texte de Joachim Séné

    Voir en ligne : Le site de Joachim Séné

Guillaume Vissac : Qu’est-ce qu’un logement ? et Livre des peurs primaires
Publié le 26 février 2010
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