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LIMINAIRE
Séance 7


Proposition d’écriture :

Décrire un trajet que l’on fait tous les jours (en train par exemple) et noter sur le vif, sur le motif, ce que l’on voit et les réflexions que ce voyage immobile fait surgir en nous, au rythme de son avancée : « Variations de récit sur réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en tournant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles. »

Paysage fer, François Bon, Verdier, 2000.

Présentation du texte :

Paysage fer est la description des trajets que chaque jeudi, de septembre 1998 à avril 1999, l’écrivain François Bon et le photographe Jérôme Schlomoff effectuaient en train, entre Paris et Nancy. À chaque voyage, François Bon a capté la « matière fascinante et profuse », cette réalité en chaos, qui apparaît derrière la vitre du train, l’écriture donnant une forme à ces visions fugitives.

Extrait :

« La géographie en fait on s’en moque, c’est la répétition qui compte, les images qu’on ne saurait pas, à cette étape-là, remettre dans l’ordre, à peine si chaque fois qu’on les revoit on en arrive maintenant à se dire : cela déjà on l’a vu, cela déjà on le sait, et l’entassement de choses, plastiques et fer, énigmes blanches sous bâche ou bâtiments sans explication affichée dans les travées vides qui les séparent, dans l’arrière étroit de ce pavillon contre voie, comme ailleurs cette pure sculpture de deux voitures identiques accolées par l’arrière, sans moteurs ni portes, au coin bas du champ ou la hiératique maison blanche dans la rue d’en haut, à Toul, habitée quand même. »

Paysage fer, François Bon, Verdier, 2000, p. 25.

Auteur :

Né à Luçon, en Vendée, en 1953. Père mécanicien-garagiste, mère institutrice. Après une école d’ingénieur à dominante mécanique, François Bon se spécialise dans le soudage par faisceau d’électrons et travaille plusieurs années dans l’industrie aérospatiale et nucléaire, en France et à l’étranger (Moscou, Prague, Bombay, Göteborg, etc.). Il publie en 1982 son premier livre aux éditions de Minuit (‘’Sortie d’usine’’) et se consacre depuis lors à la littérature.

Il mène depuis 1991 une recherche continue dans le domaine des ateliers d’écriture, en particulier auprès de publics en situation sociale difficile, et collabore régulièrement, depuis 1996, avec différents théâtres (Centre dramatique national de Nancy, Centre dramatique régional de Tours, Théâtre de la Colline et Théâtre ouvert à Paris).

Il crée dès 1997 un des premiers sites web consacré à la littérature, qui deviendra Remue.net. Ouvrant Remue.net à d’autres collaborateurs, il crée Tiers-Livre.net.

Il se consacre à l’édition de textes numériques, avec la fondation du site Publie.net, première coopérative d’auteurs pour l’édition et la diffusion numériques de littérature contemporaine.

Paysage fer a récemment reçu le Prix La Ville à lire, décerné par France Culture et la revue Urbanismes.

Liens :

Tiers-Livre, le site de François Bon

Publie.net : coopérative d’auteurs

La revue littéraire lancée par François Bon

Présentation de l’auteur sur le site de son éditeur

2 commentaires
  • François Bon : Paysage fer 25 juillet 2010 18:30, par _arf_

    Route

    Départ, arrête sensible d’un début sans cesse renouvelé. La porte tirée, verrouillée, mise en attente du retour, laisse là chat et meubles, une vie immobile, pas plus. Cent mètres, ma traction, qui me porte, invariable, toujours là sous le platane. Pression sur la télécommande, yeux qui clignotent. Ouverture, la clé, sésame de partance, contact, ceinture, je démarre. Les arbres qui s’éloignent en point de mire voilé, je les vois pas, ne les regarde plus. Marche arrière, zoom éclair, puis en avant défile l’asphalte. Le village qui se réveille, vieux sur la terrasse, café chaud et cendriers fumant. Je tourne et retournerai. La banque, le premier rond-point vert, toujours vert. Le tabac, ne m’arrête pas, pas le temps. Suis les trottoirs des maisons anonymes. Volets qui s’ouvrent, regards en dispersion, qui ne voient pas. Un feu, rouge, agitation de la sortie du village, lieu convergent, les vitres qui se baissent, les cigarettes qui craquent au bec. En face, ça roule et presse pour ne pas perdre le vert. Ronflement des moteurs, odeur de vidange, vies qui accélèrent encore, puis le vide au milieu, deux secondes. C’est à moi de passer, première, embraye, lâche tourne et court. Emprunte la voie la plus rapide : route de la petite Camargue. Seule dans le paysage clair, elle s’échappe de la ville. Talus humide du matin, chaussée déformée, toujours un camion à suivre, à ne pas pouvoir doubler. Ralentissement, agglutination, sur le cul du poids-lourds traînant. Lâche le lent sur les quatre voies qui surgissent, nouveau bitume, sec brillant entouré de garde-fous, rampes métalliques qui trouent quelques bosquets clairsemés. La vitesse augmente, me cale dans un couloir fermé, et pense que derrière, il y a la mer. Ne la vois pas mais la sens, embruns qui remontent dans les aérations, mouettes et flamands roses qui balayent les étangs. Mais toujours la vitesse, et entre déjà dans la ville, la route encore plus large, plus d’espace, plus de voitures, la cité ouvre ses bras. Les voies se démultiplient, quatre puis deux fois trois, grand boulevard qui draine l’afflux des autos comme une aorte se remplirait de sang. Tous dans la même direction, se croisent, s’entrecroisent, se klaxonnent, se doublent et s’ignorent. Toujours la vitesse et les premiers buildings apparaissent au loin. Entrée dans la ville. Nouveau ralentissement, pare-chocs contre pare-chocs, le paysage réapparaît, vitres qui glissent, bras qui sortent nus, qui flottent, qui fument. Avance au pas jusqu’à l’échangeur d’autoroute, un nœud puis l’éparpillement : une file va nourrir la ville, l’autre continue sur les grands axes des zones industrielles. Autos qui détalent, explosion de l’anneau concentrique et m’extirpe sur ma voie, chemin immuable jusqu’à destination. Bordée de bâtiments blancs, tous identiques, avec seul détachement les couleurs de leurs enseignes. Rouge, vert, bleu, balayent mon champ de vision. Dernier rond-point, nouvelle et dernière concentration de tôles, le parking où les chevaux vapeurs dorment, manœuvre, stationnement, toujours la même place, la clé, pression sur la télécommande, yeux qui clignotent, fermeture. Arrivée, arrête sensible d’une fin sans cesse renouvelée.

  • Virage. Courbe un grand pan de gris, égrène ses verticales au coin de l’oeil comme une ombre. Grande présence passée. Le voit rapetisser doucement dans le rétroviseur, convoquer le monde autour et s’aspirer dedans jusqu’à ne plus devenir qu’un détail. Le mur. Des masses de feuilles fouettent et morcellent les collectifs dont les angles soudainement émergent, pivotent légèrement et disparaissent. Happés par les branches si définitivement qu’on doute de les avoir aperçu vraiment. L’été dernier, le long de la route, la mer comme un souffle profond trouant les haies. En guettait l’apparition définitive. Elle se reportait longtemps. Que des bouts dans la périphérie des yeux. Devinés : La mer déduite d’un souffle déchirant le paysage. Où notre désir s’aspirait tout entier. Encore la route courbe et balaie le monde d’un geste ample. Des troncs en bord de voie, les uns aux autres. Et s’évanouissent finalement. Plus rien. Seulement un muret qui s’étire le long des quais. Le regard mobile qui les trace. Quelque chose en soi alors se penche sur le monde, en épouse l’inclinaison. Le paysage oblique glisse en arrière et reflue comme une vague. Façades, arbres, quais, voitures, emportés dans les images tordues d’eux-mêmes. S’installe dans le monde qui défile, se déforme, se distord, se délite et s’assemble sans terme. Se dissout dans les ondulations du monde. Guetter les passages, emprunter des allées et pivoter. Brusquement le paysage entier. Passer devant soi les cafés, les façades, les commerces. Incliner par dessus les grandes images plantées haut, les pylônes, les mâts, les lampadaires. Des buissons au bord des voies, et des arbres. L’impression qu’ils se penchent dessus. Comme des voûtes. Chapelle romane. La route s’avale dedans, continuellement. Tunnel. Les silhouettes sombres s’écroulent depuis le ciel dans l’échancrure, ourlent la perspective avec une manière lancinante. Bientôt plus que dentelures sombres, rythmes, effondrement continu du ciel en lui-même. Déchirures, masses noires, fraîcheur humide. Creusée dans l’épaisseur du monde. A la frontière du sauvage, comme à longer le bord de la nuit. Les ponts dans la perspective les uns après les autres. L’un après l’autre. Lentement. L’écho longtemps de ce martellement répété, mou. Comme étouffé. On le porte comme un rythme lancinant en soi, le passage des ponts. Avec cette impression ténue : parfois eux qui comme des grandes ailes survolent,alors que l’étendue sans bord vous tient immobile en un quelconque point de sa surface. Le monde de part et d’autre, sans cesse. Comme fuyant. Le paysage intermittent vient effleurer de ces images illisibles qui parfois dans cette illisibilité se logent en vous avant que tout confondu à l’horizon. Brouilles. Biffures du monde. Cesser de tenter de dire la route et comment le paysage autour coulisse et sombre, vouloir être route soi-même. Cette tension, cette indétermination. Suspend de tout. La regarder longuement. Sa longue apparence. Regarder la longueur du regard que l’on pose. D’autres d’un même élan. S’y retrouver, s’y perdre. Au devant, un grand entonnoir déverse la route depuis le ciel. Un tableau du Greco. A plisser les yeux ciel et route une tonalité pareille. L’impression alors : une porte étroite rejoignant, ouvrant le monde de part et d’autre. Deux ailes sombres. Des tamaris bordent les voies. Verts, ocres, géométries couchées sur les vals, touches denses des bosquets et des haies. Autour partout les apparences engloutissent, repoussent et propagent avec nonchalance la réalité des choses, les herbes longues marines et les arbustes penchés, le paysage qui s’amuse, et eux fuyants là-devant drapés et souples. Des maisons. Une certaine durée de maisons qui passent. Brusquement le paysage refait tout autour : immobilité, étendue, lent pivot du monde. S’étale un lointain gris-bleu devant lequel glissent les champs et les forêts : leste, tristesse. Pas vu venir qui se mangent tout ensemble les palmes et les reflets. L’âme à l’horizon, de loin étendue tout son long. Plusieurs fois, à différente distance sur les nuances longues, des figures levées tournant le monde depuis elles, vigie. Aussi, s’enrober de lumière ; se modeler dans la lumière. Dans leur présence coite, dans leur réalité poussée à l’extrême du dénuement, dans leur tristesse majestueuse s’engouffre une nuit irréelle. Nous, happés par la forme de l’énigme. Toutes les grandes architectures veillent sur le vide et sur la mort. Impression de façades qui dévisagent, qui regardent depuis le temps, qui regardent depuis notre propre mort posée comme une énigme. Dévisagent : nous ôtent visage pour nous laisser anonymes dissous dans le temps, crânes creusés d’orbites, morts déjà sans savoir. Qu’elles cachent le vide, le silence au-delà de nous, les grandes places de Chirico, souvenirs de Nietzsche et de la lumière d’automne. Si particulière. Théâtres encombrés d’objets-souvenirs. Ce que disent : Au juste, serait tous les morts de nous même. Dès notre naissance ce deuil. Et donc les vigies savent. Les distances mais au-dedans de soi, sans réelle impression de mouvement ; des distances immobiles, un film projeté à l’intérieur, un ballet d’images. Le monde porté dans le ventre et qui courbe autour quand on va. Nous, déplacés dans nous même. Qu’est-ce qu’on emporte de soi à regarder la route ? Et qu’est-ce qu’on y laisse ? Le réel est un cadre qui se déborde sans cesse. S’avale l’espace, les kilomètres de route qu’on ne rencontre jamais mais depuis lesquelles on se jette à travers tout ce vide. Sentiment qu’au bout de soi le monde. Le monde, sa manière de s’en foutre, étalant longuement ses paysages. Rejoindre une certaine confusion où l’on ne serait plus encombré de soi. Regarder : pas pour reconnaître, mais pour voir. Rien de reconnaissable au dehors. Rien que l’on puisse nommer pour ramener à soi : la nuit défilant. Une des piles du pont, haute, massive. Des herbes mauvaises, sèches et pâles, les derniers étages d’un petit immeuble derrière dépassant à hauteur du talus. Teintes grises, harmonies ocre. La voie à traverser. Par le dos le cube régulier, l’abri devant fait de deux cercles montés au sommet de deux poteaux cylindriques. Comme des soupapes. Se rejoignant en un huit plein là-haut. Interrompre le tremblement du moteur, descendre. L’odeur, le suintement gras du pistolet. Les chiffres qui défilent dans le ronronnement de la pompe. Bougé encore de la route malgré l’arrêt. Persistance du mouvement en soi, toujours sur son erre longtemps après. Des images de ces stations-service vides prisent dans la perspective, toujours. Toujours superposées de celles-là jamais vues qu’en photo. A ne plus voir si posé là-devant autre chose qu’une image. Au bout, arbre ou visage, livres ou tableaux. Cela se rejoint. Monde adossé aux souvenirs. A nouveau, mais jamais interrompue vraiment, la route.

    Voir en ligne : bords

François Bon : Paysage fer
Publié le 13 février 2004
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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