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LIMINAIRE
Séance 307



Proposition d’écriture :

Un couple dans la nuit. Derrière leurs fenêtres, ils regardent la ville en contrebas. Ils parlent et imaginent ce qui se passe dans la pénombre. Des volets clos sur des fenêtres aveugles. Debout dans l’embrasure d’une nuit sans voix, désirant, ils cherchent leur souffle. Des rues, une nuit, vides. Des histoires, ce qu’ils se disent pour commencer. Écrire leur dialogue. Dans les corps un mouvement de flux et de reflux, d’élan et de repli, dans la parole également. Un renversement, ce vertige d’être au monde. Un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits.

Croisements, divagations, suivi de Chorégraphies à blanc, Eugène Durif, Éditions Actes Sud-Papiers, 2005.

Présentation du texte :

Des personnages peu définis, couples numérotés, enfuis et passants, dans un lieu tout aussi peu défini (couloirs qui pourraient être ceux du métro, courants d’air...). Pas de situation ou d’intrigue précises, mais des fragments de vie, des passages saisis vite, très fugitivement entre deux apparitions/disparitions, dans des trajets heurtés, des postures ou moments de parole, comme pour toucher physiquement l’autre ou l’éloigner. Dialogues heurtés, bouts de récits intimes interrompus, coupés net, formes entremêlées dans une drôle de ronde, un mouvement d’épuisement, de déperdition avec brusques sautes d’énergie ou d’humeur. Ces personnages saisis sur le vif se pourchassent, s’évitent, se frôlent, se mettent à nu, divaguent. Parfois leurs histoires se croisent avant que chacun retourne à la solitude d’une parole qui continue à voix haute, soliloquée, marmonnée, murmurée, chantonnée longtemps à vide.

Extrait :

LUI. « Il y a trop de vent. Il y a trop de bruit pour se parler. Une autre fois. Mais qu’est-ce qu’on fait tous les deux ? Qu’est-ce qu’on est en train de faire ?

ELLE. Arrête de geindre. C’est lassant. Tirons des conclusions.

LUI. Tu veux dire qu’il faudrait...

ELLE. Rien d’autre que ce que je dis.

A quoi ça sert répéter les mêmes choses ?

Il y eut un jour, il eut un moment, tout était différent, on se barre, on se berce d’illusions, une bouche se colle à l’autre avec la langue, cherche le souffle, cherche comment c’était, cherche à retrouver en fermant les yeux. Dis, tu m’aimes, dis, je t’aime, dis, je t’aimerai toujours plus que tout, et la langue, bouche morte, elle reste inerte, elle reste glacée. A quoi ça sert rester collés, à parler, parler, parler... ? »

LUI. Ce vent me déchire les oreilles.

ELLE. Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

LUI. Je dis, ce vent me hurle dans les oreilles.

ELLE. C’est métronomique, les battements du cœur, les paroles qui s’emballent puis reviennent à la raison, les vaguelettes et les embruns, c’est bien, parle plus fort, crie contre le vent, ça donne du cœur au ventre à tes paroles, de la passion pour une fois, ça te sort du ventre, pour une fois, tu as quelque chose dans le ventre quand tu me parles.

LUI. Je te dis que je n’entends rien."

Croisements, divagations, suivi de Chorégraphies à blanc, Eugène Durif, Éditions Actes Sud-Papiers, 2005, pp-33-34.

Présentation de l’auteur :

Né en 1950 à Saint-Priest, dans le Rhône. Vit à Paris, a fait des études de philosophie puis a été secrétaire de rédaction au « Progrès » et au « Matin de Paris ». Il a publié de nombreux articles ("dictionnaires des philosophes", P.U.F.) et textes (sur la littérature, le théâtre, la peinture) dans des journaux et revues ("Actuels", « Action Poétique », « Le journal à Royaumont », « Les Lettres Françaises », « Les cahiers de Prospéro »). Il a créé en 86 et dirigé, pendant plusieurs années, la collection « L’acte même » aux Editions Comp’Act. Il a écrit de la poésie : « L’Étreinte, le temps », des nouvelles et récits « Une Manière noire ». Ses pièces de théâtre ont été publiées en tapuscrits par Théâtre ouvert et chez Actes Sud-Papiers, et enregistrées pour France Culture. Il a publié un roman « Sale temps pour les vivants » chez Flammarion en 2001, et plusieurs livres pour les jeunes.

Liens :

Texte d’Eugène Durif paru sur Remue.net

Bibliographie complète d’Eugène Durif

Article sur Eugène Durif paru dans Le Matricule des Anges Numéro 17

Eugène Durif sur le site Théâtre-Contemporain

Eugène Durif : Croisements, divagations, suivi de Chorégraphies à blanc
Publié le 18 septembre 2009
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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