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LIMINAIRE
Séance 317

Écrire un texte à partir d’une de ces phrases en apparence anodines, une de ces locutions creuses qui viennent ponctuer, telle une grinçante ritournelle, nos moindres discours, qui envahissent notre langage au quotidien. L’emploi de ce genre d’expression toute faite est l’occasion d’une réflexion plus approfondie sur le langage. Sous la banalité apparente de ces conventions langagières, il existe en effet des rapports humains complexes, des sentiments intenses, voire violents (sensations d’enfermement, d’angoisse, de panique), les décrire comme des mouvements instinctifs, déclenchés par la présence d’autrui ou par les paroles des autres. Une vision du monde qui traduit ce prêt à penser d’époque dont la forme oscille entre récit et essai.

C’est que du bonheur, Éric Chauvier, Allia, 2009.

Présentation du texte :

« C’est que du bonheur, une phrase en apparence anodine, mais qui vient ponctuer, telle une grinçante ritournelle, l’ouvrage d’Eric Chauvier. Cinq mots, inéluctablement associés au souvenir d’une ex-petite amie, le cas X, qui vit de relations sociales superficielles et se contente de satisfactions futiles dans l’acquisition de biens matériels. La phrase de x passe d’abord inaperçue (l’amour rend aveugle) et agit comme un écran illusoire. Mais, suite à leur rupture, l’impossibilité évidente de s’en accommoder saute aux yeux de l’auteur. L’emploi de l’expression c’est que du bonheur devient alors, pour lui, l’occasion d’une réflexion plus approfondie sur le langage. A partir d’une expérience personnelle, l’auteur construit une étude dont la forme oscille entre récit et essai. »

C’est que du bonheur. Cinq mots à ranger du côté des “c’est clair”, “t’as vu” et autres “voilà, quoi” qui envahissent aussi bien le langage quotidien, que les quelques pages de cet ouvrage court mais dense. Éric Chauvier ausculte cette expression dérisoire, en tire la sève pour mieux combattre la pression exercée par la vacuité de ce type de discours, qui implique une adhésion totale (adoption et utilisation) ou un renoncement de tous les instants (avec mise à l’écart des groupes sociaux pratiquants). Le ton est d’abord à l’invective, parfois à la drôlerie dans sa description des lâchetés du quotidien, puis se fait nettement plus sérieux lorsque l’auteur entreprend de bâtir un système de significations autour de ces résidus de communication. Sa préoccupation tourne à l’obsession, le bonheur sans contexte tout entier contenu dans cette expression devient force coercitive, moyen de pression sociale et miroir d’une époque.

Extrait :

Percevez-vous parfois votre propre dissonance ? Vous arrive-t-il d’éprouver ce sentiment flottant de perdre la face lorsque quelques mots étrangement scandaleux prononcés par d’autres vous font soudain vous sentir parfaitement excentrés des attentes du monde social ? On vous exhorte à reprendre ces mots, mais vous devinez que les prononcer reviendrait à renoncer à un capital autobiographique indistinct mais précieux, et à faire acte d’allégeance à une sorte de pacte qui vous définit à l’emporte-pièce. Ces mots vous intimident, vous neutralisent, vous mettent hors-jeu, et vous cantonnent au rang de fautif. Ils vous dénudent affreusement, sans cesser de vous écraser, et vous laissent l’impression de ne pas être dignes du rang qui marque théoriquement l’accomplissement d’un être humain en société. Vous pressentez aussi que votre absence de réaction fait de vous le principal responsable de cette destitution. En général, vous n’avez pas les moyens d’investir plus avant les effets de ce malaise, car l’animosité et le désarroi qui s’emparent de vous, vous condamnent presque toujours à l’accablement. Seules s’imposent des réactions épidermiques, qui, la plupart du temps, par un processus de digestion dont vous ignorez les rouages, vous poussent finalement à accepter les termes d’une communication qui vous semblait encore intolérable quelques instants plus tôt. Alors, vous pressentez que vous pouvez aussi refuser d’adhérer à cette normalisation. Vous pouvez essayer de la transgresser en considérant qu’il existe une alternative critique à ces mots que votre for intérieur refuse viscéralement. Vous êtes devenu une anomalie. Soit. Mais à cela correspond un enseignement qui nourrit durablement la compréhension de ces mots qui vous semblent parfaitement imprononçables, telle une authentique trahison du corps, lequel ne vous apparaît plus comme un appareillage physiologique, mais comme le cimetière d’un langage à inventer. Voilà ce que personne ne commente, voilà le scandale qui justifie cette enquête.

Auteur :

Anthropologue de formation, Éric Chauvier a 34 ans. Il vit à Bordeaux. Après avoir travaillé sur l’anthropologie du quotidien, en prenant notamment pour sujet d’étude sa propre famille, il s’intéressait dernièrement à la perception des risques industriels. En 2009, il publie deux courts essais sur le langage, Que du bonheur et La Crise commence là où s’arrête le langage.

Liens :

Présentation du livre sur le site de son éditeur Allia

Extrait du livre et présentation sur le blog Lignes de fuite

Article sur le livre d’Éric Chauvier sur le blog de MenStyle.fr

Eric Chauvier ou l’anthropologie littéraire du quotidien, sur Fluctuat

Éric Chauvier, Anthropologie, article de Noël Jouenne, paru dans L’Homme

Fiction familiale sur Google Books

Éric Chauvier : C’est que du bonheur
Publié le 27 novembre 2009
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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