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LIMINAIRE
Séance 159



Proposition d’écriture :

Tourner dans le vide du texte, mots, les mêmes, en leitmotiv, suivant le rythme du souffle, ses saccades, ses essoufflements, ses syncopes, la vie qui se continue et ne cesse de se jouer. Comprendre pourquoi et comment une part du temps et de l’espace vécus se dérobe à la mémoire. Inquiétude de l’origine et de l’identité à la fois. La syntaxe souvent perturbée, déviée plus exactement de son cours normal, avec incises, mots-pivots qui réorientent l’écoulement de la phrase dans une autre direction, déplacement des adjectifs et des adverbes, suspens, une syntaxe qui donne le sentiment du tâtonnement dans l’obscurité. Faire entrer dans le poème tout ce que « veut la respiration se reprenant / ce qu’elle accroche / de vide au milieu. »

Mémoire du mat, Emmanuel Laugier, Virgile, 2006.

Présentation du texte :

Bribes, éclats, fils ténus, flashes, mémoire, autant d’éléments auxquels Emmanuel Laugier ne cesse de revenir depuis ses premiers livres, connotant souvent de couleurs et lueurs les lieux, objets, êtres et événements de l’enfance saisis dans le discontinu du souvenir, et cependant fondateurs ; événements dont on retrouve ici les données disparates, des images et quelques sensations : le Maroc, une place de ville ou de village dont on perçoit l’autre bout comme un lointain absolu, une citadelle, des bruits familiers, un coin de ciel bleu, une vieille dame, une grand-mère, amnésique, un sexe de femme - la chose que tu ne sais - la peau de l’autre qu’on aborde à l’aveugle - "ce qui reste à lire dans le braille d’une peau/ doucement montrée" -, une pierre pour rêver, un blanc doux chien roulé dans la cour...

Ses constants retours, reprises et renverses. Les marques typographiques qui interrompent la ligne mélodique du vers, les tirets par exemple, les brutales coupures syntagmatiques, cette sorte de bégaiement, de trouble, c’est que le texte avance obstinément, comme aspiré par son propre devenir, et parfois même s’accorde de longues séquences de pose. Tourner dans le vide du texte, mots, les mêmes, en leitmotiv, suivant le rythme du souffle, ses saccades, ses essoufflements, ses syncopes, la vie qui se continue et ne cesse de se jouer.

Extrait :

« autrement dit

toute place où j’ai cru tourner

est une autre encore boîte

cernée de 4

pans de noir quatre fois

même dans l’effaçable bol

ras de la mémoire elle fait un bord

cassé

de dent

dans le pain de ta bouche elle est

là plus encore qu’avant

d’y voir mat passé

——————————————————

or

est au fond de la boîte

et crânienne n’est pas tout à fait

le lieu

où tu l’a vue

la première fois

insistante en face plutôt une

extériorité vraiment

en dehors de tout et presque

du dehors même

détachée cette

inaudible

et nette trace

te prend par la main de jour

depuis

pour maintenant

—————————————————

pour Alain

et si l’on ne sait jamais d’avance

d’un à l’avance soir ou matin

ce qui va entrer pépite

or

depuis tôt dans la tête

la voilà conductible d’ici

d’où je vois

à là-bas

l’homme est au bout disparaissant

avec ses yeux passant l’autre côté l’autre

le rejoint et

segmenté partage

orphelin ici

ici dans l’assiette

creuse filée tout le long dans le jour

——————————————————

passera donc — aura conduit

par dehors la laisse qu’il

et sans quoi

rien

même le sommeil pas

et insomnie moins

encore que pas sans

sommeil

et dents non – pour finir

rien en dehors du dehors de la tête

plus tienne –

rien même

que certaine

Mémoire du mat, Emmanuel Laugier, Virgile, 2006.

Présentation de l’auteur :

Emmanuel Laugier est né en 1969 au Maroc. Il vit actuellement à Paris où il travaille. Collaborateur régulier du Matricule des Anges et de plusieurs revues dont L’Animal, La Sape, Le Nouveau Recueil, Théodore Balmoral, Prétexte.Publié en revues (de La Sape à L’Animal en passant par Grèges, Prétexte, Le Mâche-Laurier, Théodore Balmoral ou Le Nouveau Recueil), il est aussi l’auteur de plusieurs recueils de poésie : L’Œil bande (Deyrolles), Et je suis dehors déjà je suis dans l’air (Ed. Unes), Son corps flottant (Didier Devillez).

Liens :

Dossier consacré à Emmanuel Laugier sur le site de la revue en ligne Remue.net

Lecture d’Emmanuel Laugier en vidéo sur le site de la revue Le Matricule des Anges

Présentation du livre sur Poezibao de Florence Trocmé

1 commentaire
  • Emmanuel Laugier : Mémoire du mat 20 octobre 2010 17:02, par brigetoun

    Revenir,

    sur mes pas,

    sur mes pensées,

    non plutôt retenir ce qui s’écoule,

    ou s’effrite,

    le garder là,

    et tenter de remonter le fil,

    en gardant lien,

    sans que fuit cette idée,

    dont ne sais d’où elle vient,

    de quelle coulure de mots,

    mots non, ou informulés,

    pensées, ou visions,

    comme reflet de lumière

    qui surviendrait,

    derrière moi,

    sans être saisi, mais su là,

    senti,

    des flashs qui se seraient succédés,

    peu probable,

    image stupide,

    revenir,

    que chercher,

    ne sais plus,

    m’avait arrêté,

    une quête,

    pourquoi,

    inutile, abandonner,

    mais un remords,

    mot qui ramène

    à cela cherché, sans doute,

    cette gêne,

    une impression d’incongruité,

    un regret,

    une mauvaise réaction.

Emmanuel Laugier : Mémoire du mat
Publié le 17 novembre 2006
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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