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LIMINAIRE
Séance 191



Proposition d’écriture :

Explorer la douleur comme les rues d’une ville. Déambulation intérieure qui pousse à parcourir les lieux qu’on visite et à se parcourir soi-même, exploration de la chair douloureuse dans une série de phrases chuchotées à l’oreille de quelqu’un, souvent constituées d’un seul verbe à l’infinitif, comme si la langue se devait de s’adapter à la souffrance, la soutenir et l’exprimer davantage, à sa manière lui donner consistance. Voir ce qui n’est plus, pour savoir ce qui est. La ville est dans cette tentative d’écriture.

Dire 1 et 2 in œuvres I, Danielle Collobert, P.O.L., 2004.

Présentation du texte :

« Comme dans Meurtre (on a d’ailleurs l’impression d’évoluer au sein du même livre), écrit Didier Garcia, ce nouveau volume ne raconte rien de précis, évoque plus qu’il ne raconte, à moins qu’il ne raconte l’impossibilité même de raconter (ce qui fut d’ailleurs le propre de l’époque dans ces romans qui aspiraient volontiers à devenir des romans de la langue). Ce sont encore des belles phrases, que l’on croirait chuchotées à l’oreille de quelqu’un, mais celles-ci s’interrompent brusquement, cèdent place à un fragment très bref, souvent constitué d’un seul verbe à l’infinitif, cependant que la syntaxe commence à subir quelques distorsions : " Destruction simple du lieu lieu inconnu savoir où aller dans cette ville. " Le souffle se fait plus court, s’amenuise en une sorte de halètement qui va encore se réduire dans Dire II, où des groupes de mots se trouvent désormais séparés les uns des autres par des tirets, marquant ainsi la disparition définitive de la phrase. Le texte prend alors des allures de poème (absence de justification à droite, disposition versifiée), et l’ample scansion des premières pages de Meurtre disparaît au profit d’un phrasé plus lourd, plus proche sans doute de la douleur, comme si la langue se devait de s’adapter à la souffrance, la soutenir et l’exprimer davantage, à sa manière lui donner consistance. »

Extrait :

« Face à moi la ville. Descente de la rue en pente, calme et fuyante, penchée légèrement en arrière. Arrivée à l’intérieur pour ne pas la voir de haut, sur les hauteurs, des lieux un peu éloignés rassurants. Pénétration immédiate dans la chaleur opaque. Ma lancée trébuchante sur tous les obstacles vivants, sur la dureté d’ensemble.

Voilà enfouie comme la ville toute révolte, celle qui grandissait qui montait, souterraine d’abord, de toute la ville, des gens, sourd bourdonnement aussi, à l’intérieur, le long des nerfs, sans arrêt, énorme bruit croassement aux oreilles. Assez de toutes ces violences continues. Elles s’apaisent en sourdine, alors qu’elles devraient exploser là en bas, sous nos yeux — quelle explosion — un déferlement soudain de tout, tout soudain déchaîné, tous sens, tous mouvements, et cris vers quoi, sans limite cette tuerie. Beaux crimes commis brusquement pour la violence toute seule au centre, dans la chair retournée autour du couteau des pinces des grilles. De nouvelles répétitions enfin. Réapprendre aussi maintenant les aigus, par les pointes, barres de dents serrées refermées sur un doigt, et la main mutilée caresse malgré tout le front silencieux écrasé — hurlant du besoin de déchirer encore.

Et puis le silence froid des chocs enfouis. On ne peut plus déceler l’origine, le point de départ. Qui parle ici, sans que je puisse faire cesser ces paroles de haine et de peur, qui commande tous ces gestes d’impuissance à mon bras droit, levé très haut, étiré plus que d’habitude, les doigts très loin au bout qui se décident à griffer l’air épais. Il n’y a rien à ramener, rien à s’unir, pas même quelques vagues légèretés. Repli du bras qui garde sa longueur impressionnante et reste tendu, témoin d’un effort ridicule. Me joindre à ces ordres qui partent de moi, tellement dangereux de rester en arrière, se laisser distancer par ses mots, ses souffrances. Pas de retard derrière eux, haletant toujours, leur rapidité. Ils arrivent à la fin de ma vie avant moi. Je les vois là-bas s’emmêler. S’emmêler et te prendre à bras-le-corps, te jeter dans le fleuve qui ne peut servir à rien d’autre. Tu te défends mal, tu les repousses par les épaules, les pieds agrippés au rebord, tu ne tiens pas longtemps contre eux, tu finis par déraper glisser sur la pierre humide et tomber lourdement.

Aujourd’hui seule dans ces murs, aujourd’hui dans ces rues. Pas un seul pas sans baigner dans le soleil, sortie pour un moment à la rencontre — courte pose et répit parfois, à regarder les choses, à voir avec tendresse les mouvements, les courbes lentes déroulées dans l’espace, fond gris et limpide, ciel de fin d’hiver avec des images naissantes des rappels confus. »

Dire 1 et 2 in œuvres I, Danielle Collobert, P.O.L., 2004.

Présentation de l’auteur :

Danielle Collobert est née le 23 juillet 1940 à Rostrenen, au centre de la Bretagne. En 1962, elle rencontre le sculpteur, Natalino Andolfatto, dont elle partagera la vie à partir de 1963. Forcée de quitter la France en raison de ses activités politiques, elle se réfugie en Italie. En 1964, refusé par les éditions de Minuit, Meurtre, défendu par Raymond Queneau, paraît chez Gallimard. Elle se donne la mort le 23 juillet 1978, jour de son anniversaire, dans un hôtel de la rue Dauphine. Auteur d’une œuvre majeure : Meurtre, Gallimard, 1964 ; Dire I et II, Change, Seghers, 1972 ; Il donc, Change, Seghers, 1976 ; Carnets, Change, Seghers, 1983).

Liens :

Présentation de l’auteur sur le site de son éditeur P.O.L.

Article paru dans le magazine Le Matricule des Anges

Dossier sur Danielle Collobert sur le site de Remue.net

Biobibliographie sur le site du cipM

Article sur le livre de Danielle Collobert sur le site Le Littéraire

Danielle Collobert : Dire 1 et 2 in œuvres I
Publié le 29 juin 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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