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LIMINAIRE
Séance 69



Proposition d’écriture :

S’inspirer d’une peinture et composer, comme traduit de sa propre émotion, un texte en regard, vers ou prose. Sur la page, le texte s’inscrit en filigrane. Découpes du vers ou de la séquence, syncopes dans le lacis des lignes, tirets pour unique ponctuation, espacements, tout concourt à une appréhension spatiale, assujettie à la vue. Le texte écrit répond à ce jeu de variations et d’échos, évitant soigneusement les références, évoquant d’une manière toute personnelle l’histoire de cette peinture. Un geste, un instant, un lieu.

Étranger devant la porte (I. Varitions), Claude Esteban, Farrago / éditions Léo Scheer, 2001.

Présentation du texte :

La poésie de Claude Esteban, comme pour beaucoup d’autres poètes contemporains, oscille entre vers et prose. La prose attire pour sa liberté, sa capacité d’aller et venir, sa faculté d’embrasser et d’envelopper toute la teneur du monde. Les poèmes de Claude Esteban traduisent plutôt la déchirure, la perte de substance, se présentant souvent comme une série d’images fixes, voire de portraits funéraires du Fayoum, avec leurs visages grandeur nature.

Les poèmes de ce recueil évoque un monde du peu, du presque rien, en limbes, où se dérobe jusqu’au palpable. L’extrême limpidité recherchée est toujours menacée, notamment par l’excès de palabres. Toute substance semble s’y dérober.

Sur la page, le vers semble s’inscrire en filigrane. Tout concourt à une appréhension spatiale, assujettie à la vue, entretenant avec celle-ci une relation privilégiée, quasi exclusive. "Poèmes, images peintes, sculptures, j’ai voulu les accompagner un instant, écrit Claude Esteban, les suivre ou les poursuivre dans leurs particuliers avec d’autres mots, d’autres signes."

L’acte du poème est un acte sensible, de connaissance et de reconnaissance du monde renouvelé. Il n’est pas, ne peut pas être, une seule capacité de fixation ou d’élucidation des choses.

Extraits :

« L’œil ne connaît pas

l’œil, il est

au centre et chaque chose devant lui

est juste et se confirme, l’œil

ne regarde pas, il sait

d’abord et comme il sait, il voit

il trébuche, tout

près,

sur l’invisible. »

Étranger devant la porte (I. Varitions), Claude Esteban, Farrago / éditions Léo Scheer, 2001, p. 31.

« un geste, un instant, un lieu - millésime de la chaleur - tout se conjure derechef, en jaune, en rouge - la poussière très haute sur le soleil - radialité, réalité diffuses - l’horizontal fait mieux, il dure contre l’étouffement, il danse - c’est la paille du jour - c’est le festin des choses frêles - que revienne le vent - chaque brindille a soif - chaque pierre lèche le sol avec sa langue d’écarlate - c’est midi dans le temps - midi l’injuste, le cruel, pas de colombes - l’épars, la terre la bourrée partout - gravée d’insectes - pouvoir auguste, effondrement des routes minutieuses - mur transversal, tranchant l’aride, incriminant le bleu - le feu moissonne - le feu ne fera pas de pain, il passe - il pétrit la fragile engeance, la mortelle - le feu comme un soleil qui marche, qui dessine - des pas ou des brûlures - des fractions de refuge démantelées - le feu qui tombe droit devant, qui efface - qui déracine - le geste, l’instant, le lieu »

Étranger devant la porte (I. Varitions), Claude Esteban, Farrago / éditions Léo Scheer, 2001, p. 61.

« La lune est tombée

dans mon bol. Je m’enivre

d’un alcool tout bleu. »

*

« On lave les radis, on balaye les épluchures, on fait prendre le feu avec trois brindilles de pin. On est petit,on a des yeux qui voudraient dormir encore, mais comme la cloche de bronze cogne déjà dans le souvenir ! »

*

Sur la colonne pourpre

deux signes que personne ne sait plus lire,

fenêtre ouverte, folie du vent.

Étranger devant la porte (I. Varitions), Claude Esteban, Farrago / éditions Léo Scheer, 2001, p. 81.

Présentation de l’auteur :

Né à Paris en 1935. Il vit à Paris. Il a dirigé la revue Argile 1974-1981) et la collection Poési aux Éditions Flammarion (1984-1993). Poète, préfacier et essayiste, traducteur de l’espagnol (Quevedo, Gongora, Machado, Garcia Lorca, Octavio Paz), il est professeur au département de littérature espagnole de la Sorbonne. Claude Esteban a publié des livres avec des peintres (J. Bazaine, G. Asse, Arpad Szenes, R. Ubac, …). Il est l’auteur de plusieurs essais sur la peinture. Il a traduit Octavio Paz, Francisco de Quevedo, Jorge Guillén, Federico Garcia Lorca… Il a publié chez Flammarion : Terres, travaux de coeur, 1979 ; Conjonctures du corps et du jardin, 1983 ; Le Nom et la Demeure, 1985 ; Élégie de la mort violente, 1989 ; Quelqu’un commence à parler dans une chambre, 1995 ; chez Fourbis : L’insomnie, journal, 1991 ; Sept jours d’hier, 1993 ; Sur la dernière lande, 1996. Il a publié des essais : chez Galilée : L’immédiat et l’inaccessible, 1978 ; Un lieu hors de tout lieu, 1979 ; Traces, figures, traversées, 1985. Et chez d’autres éditeurs : Critique de la raison poétique, Flammarion, 1987 ; Le Partage des mots, Gallimard, 1990 ; Soleil dans une pièce vide, Flammarion, 1991 ; Le Travail du visible, Fourbis, 1992 ; D’une couleur qui fut donnée à la mer, Fourbis, 1998.

Liens :

Interview de Claude Esteban par Jean-Michel Maulpoix

1 commentaire
  • Claude Esteban : Étranger devant la porte 6 novembre 2010 21:38, par brigetoun

    Une barrière – barrière de corps sur fond or – était en ce temps là - trop d’années pour qu’on le dise - dans un des petits cabinets au fond après la grande galerie - il y avait un salon très grand une ou deux marches et une grande salle - avec le désordre fabuleux de l’histoire de Marie de Médicis – ça a changé – en ce temps là les petits cabinets avec des flamands - et d’autres et donc ça - cette barrière humaine - plaquée comme un camée gigantesque sur un fond or – un triangle très ouvert très aplati – au sommet un visage presque enfantin – une très jeune femme – tourné un peu comme si guettait notre réaction – du bleu presque noir ce triangle - appuyé sur des silhouettes qui sont taches de couleur - que l’on regarde à peine – deux courbes très tendues penchées vers le centre - vers ce qui tranche là en travers – partant du bas du tableau la longue ligne de ce corps - ocre clair ou blanchâtre – le bras abandonné qui équilibre je crois - il faudrait que le revois ce tableau – mais l’impression reçue enfant - de lui et de l’homme au gant un peu plus tôt - dans la galerie - mais de lui surtout – jamais oubliée – cette géométrie des corps qui sont corps mais pas tout à fait – stylisés – et l’émotion tout de même – grande – m’est toujours resté - et lui rendais des visites régulières – diverses salles – éclairages meilleurs – mais plus droit aux glissades des sandales sur le parquet ciré de la grande galerie – et pas besoin de lui rendre visite chaque fois – seulement étaient là - juste la présence de ces quelques tableaux chers - dans ce qui était devenu un de mes cadres

Claude Esteban : Étranger devant la porte
Publié le 18 mars 2005
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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