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LIMINAIRE
Séance 175



Proposition d’écriture :

Une image, un texte. Une image et son texte en écho. Décrire ce que l’on a vécu et ce que l’on voit sur l’image. Un ensemble de textimages, de photobiographies.

Photobiographies, Claire Legendre, Jérôme Bonnetto, Hors Commerce, 2007.

Présentation du texte :

« En décembre 2002, j’ai investi dans un petit appareil, le Konica e-mini, un jouet en réalité.

Les photos qu’il produit (300000 pixels) sont plus proches du dessin d’enfant tant les couleurs sont déchirées par la lumière et les aberrations. Mais sa petite taille présente l’avantage de pouvoir saisir des clichés impunément dans n’importe quelle situation et dans des angles de vue impossibles. J’avais davantage l’impression de prendre les photos avec la main qu’avec l’œil, le viseur était d’ailleurs totalement inutilisable. J’ai rapidement compris que cet appareil dont personne ne voulait et qui suscitait parfois la moquerie était pour moi une trouvaille, le moyen, dans la contrainte absolue, libéré de la qualité de l’image de revenir à une démarche photographique pure. Je décidai alors de l’amener partout avec moi et de le remplir une fois par jour (l’appareil pouvait contenir 26 images) même les jours de grands vides. Acheter le pain devint une expédition, une véritable école du regard.

Deux ans et demi plus tard, j’avais pris 25000 clichés dont je ne savais que faire. C’est alors que Claire est entrée dans l’arène, elle s’est procurée le même appareil et les textes ont commencé à fleurir. Une image, un texte, une image, un texte. 44 textimages en tout, Photobiographies. »

Jérôme Bonnetto

Extrait :

« Le samedi 23 juin 1984, l’équipe de France de football bat le Portugal en demi-finale du championnat d’Europe au sortir d’un match épique, et d’une remontée inespérée des bleus dans les dernières minutes. J’avais sept ans. C’était le grand jour : la finale du tournoi de l’école. L’école était coupée en deux et Maman s’était débrouillée pour que je ne sois pas dans la même cour que mon frère. J’avais accueilli ce choix comme une catastrophe, non parce que je me retrouvais séparé de mon frère, ça je m’en accommodais fort bien, mais parce que cela signifiait que je ne serais pas dans l’équipe de monsieur Tricatelli et que fatalement, j’allais perdre le tournoi de foot de fin d’année. Tricatelli était le directeur de l’école, c’était un passionné de football et pendant les récréations, plutôt que de disserter sur le téléfilm de la veille avec les autres instituteurs, il préférait surveiller la cour pour dealer en douce (il se cachait des instits mais tout le monde le savait) des images Panini avec les jeunes spécialistes, afin d’enrichir le fameux album de joueurs que jamais personne d’ailleurs ne parvenait à terminer. Les élèves abandonnaient toujours en cours d’année mais Tricatelli s’acharnait et faisait des pieds et des mains pour trouver les quelques joueurs qui lui manquaient ; les noms de ces joueurs circulaient jusque dans l’autre cour. Je n’étais pas dans la classe de Tricatelli et c’était une catastrophe parce que j’allais perdre le tournoi de fin d’année. Chaque année en CE1, c’était l’équipe de Tricatelli qui remportait le tournoi parce que c’était lui qui arbitrait mais surtout parce que Tricatelli s’occupait de la composition des classes pendant l’été et se réservait tous les meilleurs joueurs quitte à passer plus de temps pendant l’année à corriger les dictées. Cette année-là, nous nous étions qualifiés pour la finale dans la souffrance tandis que l’équipe de Tricatelli avait dispensé généreusement de terribles déculottées tout au long de la semaine. Il me reste de ce samedi des souvenirs d’une acuité qui m’étonne encore. Je me souviens que Papa était là, je me souviens des quelques mots profanes lâchés par ma maîtresse, madame Lunel, juste avant le match, je me souviens aussi de cette poussière qui me piquait les yeux et crépissait ma bouche, de la bosse que je me suis faite en tapant la tête contre le mur de la touche, de la douleur que me valut cette bosse sur une tête plongeante et je me souviens surtout du sourire de Tricatelli après les deux premiers buts de son équipe. Le samedi 23 juin 1984, l’équipe de madame Lunel bat pour la première fois l’équipe de monsieur Tricatelli sur le score de 3 à 2. »

Photobiographies, Claire Legendre, Jérôme Bonnetto, Hors Commerce, 2007.

Présentation de l’auteur :

Jérôme Bonnetto est né à Nice en 1977. Il enseigne les lettres dans le sud de la France. Il fait de la ville son terrain de jeu entre écriture et photographie. Il écoute Bach et Frank Zappa, lit Jarry, Thomas Bernhard et regarde le foot à la télévision. A publié Le Livre de Brouillon, poésie, éditions L’Amourier, 2003. Passerelle (Viaggio sentimentale), avec Claire Legendre, poésie, éditions Arcane 22, 2004. Vienne le ciel, roman, éditions L’Amourier, 2006. Photobiographies, textimages, éditions "hors commerce", 2007.

Claire Legendre est une romancière française, née à Nice le 21 avril 1979. Elle publie son premier roman Making-of en 1998. En 1999-2000, après la publication de Viande, son deuxième roman, elle est pensionnaire à la Villa Médicis. En 2002, son premier recueil de nouvelles, Le Crépuscule de Barbe-Bleue, remporte le prix de la nouvelle de la ville de Nanterre. Elle enseigne aujourd’hui la sémiologie théâtrale et l’écriture dramatique à l’université de Nice.

Liens :

Le site personnel de Jérôme Bonnetto

Le site personnel de Claire Legendre

Les éditions Hors Commerce

Un article sur le livre paru dans Marianne

Claire Legendre, Jérôme Bonnetto : Photobiographies
Publié le 9 mars 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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