| Accueil
LIMINAIRE
Séance 172



Proposition d’écriture :

Ecrire une suite de courts textes sous forme de récits faussement détachés, entre humour et tendresse, sur le vide des apparences. Avec une écriture, concise, rapide, entrecoupée de parenthèses, de digressions, fouiller les profondeurs inexploitées de l’instant, entre les couches résistantes de la réalité, tracer des itinéraires labyrinthiques, et décrypter les bribes d’une autre distribution du réel, ressuscitant ainsi les regards curieux de l’enfance.



Les Alfreds, Christophe Petchanatz, Jean-Pierre Huguet éditeur, Collection Les Sœurs Océanes n°3, 2006.

Présentation du texte :

Si l’absurde est présent dans l’œuvre de Christophe Petchanatz, s’il la travaille de part en part, jamais il ne conduit vers le sombre complet, le désespoir intégral. Entrer dans ces textes c’est plutôt vouloir s’installer dans un monde dont le sol se dérobe en permanence. Rien n’y est grave, nous sommes là comme dans une attraction de foire, et si l’univers est privé de sens au point de déstabiliser chacun de nos pas, autant accepter d’en faire un spectacle. Que nos gestes soient une réponse burlesque à cette histoire pleine de fracas et furie qu’est la vie. Le parti est pris, il s’agit d’en rire. Si le vide menace à tout moment, que l’on en tire au moins une joie de dérision, même le dérisoire peut être roboratif.

Comme un film donc. Un film qui serait inspiré d’une œuvre de Kafka, réalisé par Buster Keaton, mais dont la bobine craquerait lors de la projection, et provoquerait un jet endiablé d’images. Ainsi va le style de Christophe Petchanatz. Certes, cette perception accélérée de la vie conduit parfois vers la béance. Pour autant une possibilité de salut, une porte de sortie, s’entrevoient toujours.

« Les quarante récits courts présentés dans Les Alfreds, écrit Michèle Narvaez, ont en commun cette poésie du déplacement, qui ressasse, sur tous les registres de l’humour, du plus noir et grinçant au plus souriant, entre pesanteur et apesanteur, le vide des apparences. L’écriture, concise, rapide, têtue, entrecoupée de parenthèses, de tirets, de digressions qui bloquent l’élan de notre crédulité, fouille les profondeurs inexploitées de l’instant, excave, entre les couches résistantes de la réalité, trace des itinéraires labyrinthiques, décrypte, tout à coup, des bribes d’une autre distribution du réel, suggère la merveille qui aurait pu être, ressuscite les regards curieux de l’enfance. Ces textes faussement détachés, à l’ironie nerveuse, traquent les interstices par lesquels il devient possible de questionner la condition humaine, si gratuite, si absurde, si amusante aussi. On songe, en vrac, à Ponge, à Kafka, à Michaux. »

Extrait :

« On dit c’est la chaleur, le bruit, et pourtant tout remue, c’est surtout ça, ça bouge, mais lentement, insidieux, très souple et comme une poche emplie d’eau, voilà, et cette opacité, ce trouble, une poche translucide à travers laquelle les couleurs, les flonflons et les ris – ont cette pénible vérité, faces difformes regardant d’un peu près, mères et aînées déjà laides déjà, l’effet de cette lumière, mentons, acné, et rien qui aille vraiment, les vêtements, lourdeur des gestes endimanchés, la lourdeur saccadée et même les jeux, même les jeux des tout petits ont cette gravité, cette douleur constitutive – ah, pour jouer, pour parler, il faut sans cesse démolir cette chose, et aussitôt cela reprend, dedans, cela se fige, ankylose, raideur des membres et de la nuque (mais ce seraient des impressions ; au vrai, chacun vaque souplement, et les filles sont belles, c’est autre chose qui grince, comme la souffrance d’un très très proche anéantissement, c’est imminent, ça n’arrive jamais). Au-dessus des maisons, les petites maisons autour de la place, loin, vers l’horizon, de gros morceaux nuages viandes ocre, nuages boucanés, torchons d’hôpital avec le sang le pus ; derrière les maisons, que l’on sait plates et inutiles, il y a tous les laissés pour compte, les vieilles, les infirmes, les étrangers, tous les surnuméraires. Les maisons tiennent à peine debout, elles sont étayées, reclouées, repeintes à la hâte chaque fois qu’il le faut, et derrière se tiennent les autres, les punis, les affreux. Avec lesquels on vit vaille que vaille les autres jours de l’année, et les dimanches également, on les traîne à la messe, on leur garde une place aux repas de famille, aux baptêmes et aux anniversaires. Ils sont petits et sombres, mal aimés, amers, mais sans humeur ; leur air de chien battu suffit à empoisonner n’importe quelle réjouissance. C’est pourquoi, les jours de fête, les jours où chacun veut un peu respirer, respirer pour de bon, loin de ce regard lourd insupportablement modeste, on les laisse là-bas, derrière les maisons. C’est pourquoi le retour, ce soir, n’en sera que plus navrant, et que bien des silences, bien de petites attentions, bien des allusions à peine compréhensibles seront nécessaires pour dissiper ce qui pourra sembler, à terme, un stupide malentendu. Jusqu’à l’année prochaine. »

Les Alfreds, Christophe Petchanatz, Jean-Pierre Huguet éditeur, Collection Les Sœurs Océanes n°3, 2006.

Présentation de l’auteur :

Christophe Petchanatz est né à Lille en 1959. Il a vécu successivement à Lambersart, Saint-Amand-les-Eaux, Nancy, Annecy, Héricourt et puis à Lyon.

Peut-être davantage connu pour son activité musicale (Klimperei, plus de 20 albums publiés), il pratique l’écriture — notamment sous son nom — depuis le début des années 80, période où il fut également un revuiste très actif.

Liens :

Site de l’éditeur Jean-Pierre Huguet

Des extraits de textes de sur le site de L’homme Moderne

Le site de Klimperei

Le blog de Klimperei

L’autre blog de Klimperei

Audioblog de Klimperei sur Arte Radio

Christophe Petchanatz : Les Alfreds
Publié le 16 février 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
Temps Regard Ateliers d’écriture Brèves Enfance Rire Jeu Sentiment






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter