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LIMINAIRE
Séance 350


Proposition d’écriture :

Le personnage, figure double de l’écrivain et du lecteur, tient la place de l’observateur tapi dans l’intervalle du monde et de son interprétation. Écrire un court texte sur les rêveries d’un personnage qui s’inscrivent à la fois dans un paysage, un endroit précis et un moment particulier de la journée, mais aussi un souvenir qui remonte à la surface, le roman qu’il lit, le film qu’il regarde, à l’affût de tous les signes alentour. À force d’allusions et d’emboîtements, les récits se multiplient. Le ciel devient une page et la toile cirée un livre, où se déchiffrent par hasard les fragments d’une autobiographie. Classer ses images intérieures sans les reconnaître, de manière à en fournir une suite lisible. Se tenir sur le bord de la langue, tamiser longuement les pages lues, en recueillir la poussière invisible. Des histoires qu’on croit inventer, et qui ne sont peut-être qu’une mise en ordre de choses déjà là depuis bien longtemps.

Expérience de la campagne, Christine Montalbetti, P.O.L., 2005.

Présentation du texte :

Expérience de la campagne retrace les rêveries d’un homme assis à la terrasse d’une maison après que le dîner a eu lieu, dans l’espace entre dedans et dehors, entre nature et culture, à l’instant du passage entre le jour et la nuit, à l’affût de tous les signes alentour... Moment nocturne, où il pense aux quelques jours qu’il vient de vivre dans cette campagne où il est de passage. Isolé sur cette terrasse (les autres invités sont dans l’intérieur de la maison), éclairé par la lumière minimale de deux ampoules qui font paraître le paysage alentour vaste et sombre, tour à tour il se souvient d’un ami revu juste avant son départ pour cette campagne, des activités au jardin de ceux qui l’ont invité, d’un roman japonais qu’il est en train de lire, et d’un documentaire télévise sur les otaries.

Le personnage, figure double de l’écrivain et du lecteur, tient la place de l’observateur tapi dans l’intervalle du monde et de son interprétation : le ciel devient une page et la toile cirée un livre, où se déchiffrent par hasard les fragments d’une autobiographie. L’écriture fonctionne donc par glissement ou analogie, et sa richesse est de permettre sans cesse le passage – donc le trouble – entre les différents niveaux qu’elle relie, à force de détours complexes et d’astuces diverses.

On peut alors se demander avec l’auteur « si, oui, dans une certaine mesure, écrire un roman, ce n’est pas justement cela, classer ses images intérieures sans les reconnaître, de manière à en fournir une suite lisible... » Voilà en tout cas une belle définition de la fiction.

Extrait :

« Ces heures nocturnes, marines et solitaires, accueillaient donc la présence impalpable de ces deux spectres, celui de l’ami récemment revu et celui du protagoniste du roman de Murakami, lesquels teintaient ces jours de leurs deux caractères. Ils entraient dans une alchimie complexe avec cette solitude des moments sur la terrasse, la compensaient, à leur manière, mais aussi la renforçaient, précisément parce que leur présence était seulement d’une nature fluidique, labile, volatile, et qu’elle faisait mieux apercevoir, à ce titre, les contours clairs et distincts de ce trentenaire isolé entre maison et nature.

Les spectres plus légers, plus anecdotiques, plus occasionnels, liés au lieu même et non pas importés, non pas emmenés avec soi mais surgis des situations vécues dans cette campagne, des deux visiteurs clignotaient aussi sur cette terrasse qu’ils avaient effectivement arpentée quelques heures plus tôt.

La scène en vérité avait eu lieu à deux reprises, le matin précédent d’abord, où assis sur cette même terrasse, distribués, pour ainsi dire, la femme derrière la table où s’épanouissaient la nouvelle toile cirée, transparente et fleurie, et l’homme assis perpendiculairement vers le muret, ils avaient commencé d’envisager les questions climatiques. »

Expérience de la campagne, Christine Montalbetti, P.O.L., 2005.

Auteur :

Christine Montalbetti est née au Havre et vit à Paris. Elle est Maître de Conférences, Département de littérature française, à l’Université Paris 8 (Vincennes – Saint Denis). Elle est l’auteur d’essais littéraires : Images du lecteur dans les textes (Bertrand-Lacoste, « Parcours de lecture », 1992). La digression dans le récit (Bertrand-Lacoste, « Parcours de lecture », 1994). Le voyage, le Monde et la bibliothèque (Presses Universitaires de France, « Écritures », 1997). Gérard Genette, une poétique ouverte (Bertrand-Lacoste, « Références », 1998). Elle est l’auteur de plusieurs romans publiés chez P.O.L : Le Cas Jekyll (2010). Journée américaine (2009). Petits déjeuners avec quelques écrivains célèbres (2008). Nouvelles sur le sentiment amoureux (2007). Western (2005). Expérience de la campagne (2005). L’Origine de l’homme (2002). Sa fable achevée, Simon sort dans la bruine (2001). Écrit d’abord pour le théâtre, Le cas Jekyll a été créé à Amiens au printemps 2009 et repris ensuite au théâtre national de Chaillot.

Liens :

Présentation des ouvrages de Christine Montalbetti sur le site de son éditeur P.O.L.

Bibliographie indicative des travaux de Christine Montalbetti sur la question de la fiction : Territoire de la fable, sur Fabulaé

Extrait de son ouvrage Nouvelles sur le sentiment amoureux sur le blog Lignes de fuite

Article sur Western de Christine Montalbetti paru dans le journal Chronicart

Christine Montalbetti : Expérience de la campagne
Publié le 16 juillet 2010
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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