| Accueil
LIMINAIRE
Séance 212



Proposition d’écriture :

Écrire sur l’œuvre d’art et sa réception. Un texte sur les affres de la création musicale et de la solitude. Les doutes et les espoirs de l’artiste, reflétant l’angoisse, la paralysie et l’isolement de la création. Avec une écriture intimiste et délicate, retracer les éclats de vie d’un compositeur de musique, les bribes de ses conversations en huis clos. Reflet du cercle vicieux de l’enfermement et de la vanité des échappatoires, la musique est aussi le seul art capable d’exprimer la symbolique des grandes catastrophes contemporaines.



Conversations avec le maître, Cécile Wajsbrot, Denoël, 2007.

Présentation du texte :

Un inconnu téléphone à une femme pour la prier de témoigner par écrit de ses rencontres quotidiennes avec un compositeur de musique fou de Chostakovitch avec qui elle a, depuis, rompu. Avec en toile de fond la tragédie lointaine du tsunami, la jeune femme trompe sa monotonie en rassemblant ses souvenirs ou en participant à des forums sur Internet.

Dans la postface de son livre, Cécile Wajsbrot explique que ce roman fait partie d’un ensemble intitulé Haute Mer conçu autour du thème : l’œuvre d’art et sa réception : « Dans cette série de romans, écrit-elle, je voudrais explorer la question de la création, prenant en compte, certes, le point de vue du créateur, mais aussi le point de vue des autres, ceux que nous sommes tous – auditeurs de musique, visiteurs de galeries ou d’expositions, et lecteurs. »

Certains lecteurs de Conversations avec le maître de Cécile Wajsbrot auront peut-être écouté cette œuvre donnée à Paris en septembre 2000. Elle est écrite pour deux sopranos, deux contraltos, un ténor, deux récitants, un chœur de solistes, quatre groupes instrumentaux et un dispositif live electronics. L’auditeur est installé au centre de la salle et les interprètes, instruments, chœur, solistes se répartissent spatialement autour de lui. La topologie des sources sonores, tout à fait particulière, exige d’ailleurs deux chefs d’orchestre.

C’est ce dispositif acoustique complexe auquel on pense en lisant Conversations avec le maître.

Le récit des conversations est le grand tissu sonore qui englobe la narration et le lecteur du début à la fin du roman. Dans ce tissu prennent place deux ensembles narratifs qui y résonnent. Ils l’interrompent ou le prolongent, le questionnent, doutent, le relancent. Ce sont d’une part le tsunami qui a atteint et ravagé les côtes de l’océan Indien en décembre 2004 – la narratrice passe ses nuits sur le Net à lire les noms, regarder les visages de ceux qui ont disparu et dont s’inquiètent leurs proches ; d’autre part la recherche d’un appartement, un lieu où vivre, par une jeune femme étrangère exilée à Paris – la narratrice travaille dans une agence immobilière.

Extrait :

« Je vis dans l’entrave, disait-il, les obstacles s’accumulent devant moi comme devant personne, dès que je touche à quelque chose, les ramifications sont infinies, les murs se dressent, les routes sont déviées, barrées, tout concourt à m’empêcher - les enjeux sont trop grands.

L’hiver est là et le soir s’étend aux après-midi, la nuit plonge aux racines de la vie et devant mon écran, je lis ces voix muettes. À la radio, à la télévision dans les journaux, on ne parle que de cela - la mer a envahi la terre, d’abord la terre a tremblé puis il y a eu un raz de marée sur les côtes de l’océan Indien, engloutissant des villages et des villes, engloutissant des îles, un mot nouveau est apparu dans toutes les langues, le tsunami, et sur l’écran, ils parlent.

— Je reviens de là-bas.

— J’y avais passé les vacances d’été.

— Je suis rentré de la capitale.

— Je connais.

— J’étais à deux cents kilomètres.

— À l’intérieur des terres.

— À trois cents mètres de la vague.

Les murs se sont renversés, les cars, les étalages, les lignes verticales ont disparu, aucun immeuble ne se dresse, tout gît à terre comme gisaient les derniers spécimens d’espèces disparues, il faut s’habituer désormais aux paysages horizontaux, aux lignes obliques, interrompues, en ce monde, rien n’est sûr, les voitures plongent, les arbres se déracinent, les hôtels et les plages disparaissent - la civilisation des loisirs, submergée, n’est plus qu’un immense marécage.

— La mer est venue aux pêcheurs.

— Déversant les poissons, les épaves.

— Et les corps.

— Degré neuf sur l’échelle de Richter.

— Le chiffre fatidique.

— Rarement atteint.

— Rarement dépassé.

— Lisbonne.

— Le Chili.

— L’Alaska.

— À chaque fois, nous récitons la litanie.

— Nous ne construirons plus au bord des mers, nous n’habiterons plus les plages, nous ne bâtirons plus d’immeubles aussi élevés.

— Nous ne défierons plus la providence.

— Nous ne croirons plus en Dieu.

— Nous y croirons plus fort.

— À chaque fois, nous cherchons une cause.

— Trop de matérialisme.

— Trop d’envie.

— Trop d’égoïsme, de folie.

— Désormais, nous serons plus sobres, et nous serons plus simples, nous n’en demanderons pas tant, nous nous contenterons de voir, d’être, nous ne chercherons plus l’avoir, posséder à tout prix.

— Finie, la course contre le temps, la négation de l’évidence, ce désir de record.

— Nous récitons la litanie.

— Cela dure quelques jours, quelques mois - et nous recommençons.

— Jusqu’au tsunami - jusqu’à la catastrophe suivante.

Le maître disait, en musique, les catastrophes sont fécondes. Les guerres. Regardez la Septième Symphonie de Chostakovitch dédiée à Leningrad, créée pendant le siège. C’était le 9 août 1942. Du côté de l’orchestre, la moitié des musiciens avaient péri, leurs instruments gisaient comme de grands reptiles sur des sièges vides et dans le public, des gens affamés, vêtements en lambeaux, le masque à gaz ou l’arme à portée de main. Le temps d’une symphonie, ils oubliaient la faim, les armées et la peur, ils oubliaient la mort et communiaient par la musique, plongeant au cœur de ce qu’ils venaient oublier pour transcender, sublimer.

Peut—être aurait-il composé quelque chose pour le tsunami, un opéra, un requiem, l’une des œuvres au long cours qu’il visait. Il manque les circonstances, disait-il, les grandes œuvres n’existent que dans les périodes de grands bouleversements.

Il y a toujours des guerres, disais-je.

Mais il les écartait d’un geste. Trop lointaines, malgré tous nos discours sur le rétrécissement du monde, la distance existe autant qu’avant. »

Conversations avec le maître, Cécile Wajsbrot, Denoël, 2007.

Présentation de l’auteur :

Cécile Wajsbrot est née à Paris en 1954. Elle travaille d’abord comme professeur de Lettres avant de quitter l’Education Nationale et se lancer dans le journalisme free-lance et dans la traduction, métiers qui lui permettent d’écrire. Elle collabore aux revues Les Nouvelles Littéraires et Le Magazine littéraire.Elle vit aujourd’hui tantôt à Paris, tantôt à Berlin. Elle a publié de nombreux romans, pour la plupart parus chez Zulma, ainsi que deux essais. Atlantique, Zulma, 1993

Liens :

Présentation de Cécile Wajsbrot

Présentation de Cécile Wajsbrot sur Remue.net

Une série de chroniques sur Berlin de Cécile Wajsbrot parue sur Remue.net

Cécile Wajsbrot : Conversations avec le maître
Publié le 23 novembre 2007
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
Ateliers d’écriture Écriture Voix Biographie Parole Musique Art Portrait Travail






© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter