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LIMINAIRE
Deuxième séance : 13 mars 2010


Écrire un texte qui décrit la ville par l’intermédiaire d’un personnage de fiction que l’on suit dans la rue et ce que l’on voit ou non de la ville qu’on traverse, et les pensées, et les images qui nous passent par la tête au cours de cette filature, ainsi que les minuscules tableaux de la vie quotidienne où l’on tente de restituer certains des repères du quotidien de la ville dans laquelle on vit, dans sa solitude. Depuis son quartier, regarder agir quelques-uns de ceux avec lesquels on traite ou de simples passants. Ces figures étranges (entre fantôme et fantasme) et l’évocation de la perte reviennent, mais toujours comme des traces de quelque rêve. Une sorte d’autobiographie plus ou moins rêvée, travaillant les effets de réel, jouant avec les temps et les lieux, avec les personnages mis en scène, ce qui permet de renforcer la cohérence à l’ensemble.

On dirait une ville, Françoise Collin, Éditions des femmes, 2008.

Atelier d'écriture sur la ville n°2

 

 

 

 

 

 

 

Filature piétonne

Joachim Séné


C’est sa main, qu’elle promène au-dessus des rouleaux de tissu, sa manière de froisser ce qui entre ses doigts semble devenir soie, puis sa main relâchée sur les motifs à fleurs ou arabesques, cette main, révélation : il me faut la suivre – bousculade, des caddies quadrillés tartans me coupent la route, je lâche la cravate que j’hésitais à acheter, et avance vers la main que je vois changer d’étal mais pas de contact, elle glisse vers un débardeur blanc, le soupèse – le stand d’en face est bondé, son public bloque tout passage, c’est un démonstrateur de ciseaux à cinq lames qui s’en prend à un bouquet de ciboulette. Je devine la main qui s’éloigne vers les enseignes des charcuteries, fromageries et, plus loin, légumes, fromages, je sais les îlots à thèmes de ce marché couvert, jeudi, samedi et dimanche, et maintenant il me faut pousser un peu un dos, puis deux, éviter d’autres badauds, et gagner quelques mètres vers elle qui en gagne plus encore, et je vois sa main et son fin poignet, qui basculent réguliers le long de sa hanche qui m’est cachée par les fleurs éclatantes et leurs prix à la craie sur des ardoises plantées dans les pots, dans les vases. Je distingue, entre les têtes, les poutres obliques que je sais relier des piliers bas de béton ancrés dans le sol à la verrière de dentelle qui sert de toit au marché couvert, dont la sortie m’est ainsi annoncée, il faut donc que j’accélère le pas. Je vois sa main qui prend de la monnaie qu’on lui rend, et s’en va, tandis que je passe devant un stand de fruits exotiques, en étoile, à piquant, roses et oranges, quels noms peuvent-ils bien porter, et les fleurs qui les donnent ? M’apparaît soudain, qui referme la porte à battant qui donne sur la rue, son avant-bras, nu, jusqu’à la naissance du coude, où tombe une manche grège imprimée de courbes blanches. J’imagine son autre main, encombrée d’un cabas, que je veux soudain porter, pour elle, qui tient la porte à quelqu’un qui en passant me la masque entièrement, j’accélère et celui-là se sent obligé de me tenir la porte à son tour, c’est une porte à battant, en bois, lourde, coupe-feu, coupe-vent, coupe-gens, je suis presque dehors quand quelqu’un arrive en courant et je me sens obligé à mon tour. La main se relève pour sans doute recoiffer des cheveux que je ne vois pas, à cause des foulards suspendus ici, que secouent quand ils passent, des visages d’inconnus. Les stands du marché s’espacent, dans la vitrine de la boulangerie, en surimpression des pâtisseries je vois le reflet de son épaule, révélée par un ample col, son cou, ses cheveux qu’elle recoiffe encore de sa main libre, et brusquement quelqu’un attrape le pain de campagne où j’aurais pu voir son visage et l’étagère de métal me renvoie le ciel et les nuages. Elle avance, je pourrais presque la voir entièrement, de dos, si j’accélérais un peu le pas mais je me contente de rester dans son sillage car je me rends compte d’un parfum, depuis tout à l’heure, et c’est son parfum, tout simplement, de la fleur d’oranger avec une note sucrée, de vanille peut-être. C’est dans la vitrine du téléphone-email-fax, juste avant cette ancienne porte cochère, sculptée, revernie l’an passé, à digicode, que je vois d’elle son dos, dans les plis souples d’une robe de printemps, ses fesses au rythme de son pas semblent un accueil pour mes mains, elle s’arrête au feu piéton qui repasse presqu’aussitôt rouge et je trotte pour ne pas que la circulation nous sépare, je suis tout près, si près et depuis si longtemps maintenant, que son parfum je le connais, ses cheveux je les connais, son dos, ses hanches, je les connais, sa robe jusqu’au genou, ses jambes qui m’hypnotisent, je les connais, ses talons plats, le son qu’ils frappent contre le bitume, je connais tout cela, je pourrais lui toucher l’épaule, le bras, la main quand quelqu’un de pressé ne se gêne pas pour briser cette bulle, nous bouscule, elle et moi, pour passer avec une poussette grise et rouge de marque mac laren. Je crois que c’est le modèle qui passe dans le bus et dans le métro me dit-elle en se retournant, et j’acquiesce en caressant son ventre énorme où notre fille pousse.

 

Le long de la Seine

Assaël Adary


Elle semble hésiter, accablée. Le long de la Seine, quai de Conti, elle oscille, un pas à droite deux à gauche. A bonne distance je l’accompagne dans ses pas de Salsa triste.

La tête dans les épaules et les bras enroulés sur le buste, elle avance décidée. Elle tangue de plus en plus, un pas vers l’Hôtel de la Monnaie au coin de la rue Guénégaud, imposant ; un pas vers la Seine indolente.

Elle accélère et s’empare du vieux Pont-Neuf. Je n’ai pas un regard pour Henri IV et son cheval. Elle descend les marches vers le square du Vert-Galant. A gauche, la vie, les bateaux-mouches et les myriades de touristes multicolores et polyglottes. Elle les traverse en passe-muraille, moi je dois les gravir un par un « Sorry … thank you », « Sorry …. thank you », « Sorry … thank you ».

Elle disparaît dans le square. Grisâtre, elle réapparaît derrière un buisson. Je presse le pas, elle est a portée de main. Il fait plus frais si près de l’eau.

Elle saute.

Je l’agrippe. Elle disparaît pour de bon.

 

Atelier d'écriture sur la ville n°2

 

 

 

 

 

 

 

Une signature

Caroline Diaz


J’ai dix neuf ans. Mon age comme une indication pour me disculper. Provinciale, banlieusarde depuis peu, je ne connais de Paris que des itinéraires bien balisés, le trajet du l’autobus, le 20, qui me conduit de la gare de Lyon à l’arrêt Jean-Pierre Timbaud.

Je me suis bien aventurée quelques fois, j’ai tenté une escapade à Beaubourg, à Barbès, au Trocadéro, m’accordant l’exploration d’une petite périphérie autour d’une station de métro.

Je sors des "Art’s za", il fait beau et chaud, la rue Dupetit Thouars est animée d’étudiants qui profitent des terrasses ensoleillées. Je m’engage dans la rue Dupuis quand je croise un couple qui attire mon attention.

Lui est très long, très grand, son instrument de musique sur le dos, ses cheveux hirsutes, sa fine moustache.

Elle porte une longue robe soyeuse et colorée et un chignon improbable. C’est une icône en cette fin des années quatre vingt.

Je suis excitée, une vraie midinette, je pense à ma copine Michèle qui les adore, je ne peux pas les laisser filer.

Il fait chaud, je les file.

La rue de Turenne est largement ouverte, ensoleillée. Ma principale préoccupation est de ne pas me faire remarquer quand soudain ils tournent, ils quittent mon sentier balisé. J’ai un sens de l’orientation très déprimant alors je doute, où vont ils m’attirer ?

Filature marécageuse.

Que me reste t’ il de cette déambulation qui m’a semblé interminable ? Boutiques, ombre, soleil, illégitimité, inquiétude.

Et puis nous arrivons Place des Vosges, majestueuse et fascinante, rassurante. Ses grandes façades roses m’apaisent, ses fenêtres hautes, leurs petits carreaux., les arcades protégeant marchands d’art, de gadgets, de souvenirs, les restaurants à touristes. Au centre, le square animé.

Ils hésitent un peu, finissent par s’asseoir à la terrasse d’un café, à l’ombre des arcades. Il commande une bière, elle demande un sorbet.

Je les envies, ils sont beaux, il boit de la bière, elle mange un sorbet, ils sont joyeux.

Je fais des yeux le tour de la place, essayant de me repérer, trouver l’issue qui me permettra de retrouver la Bastille.

Il fait chaud, je me décide à les aborder.

Gentiment, ils acceptent d’écrire un petit mot pour Michèle.

 

Rue du Cherche Midi

Magali Joanelle


10h30 pile, je sais qu’elle va passer, c’est son heure. Il faut que je me prépare, surtout ne pas la rater. C’est bon, comme prévu, elle sort du métro St Placide (je suis loin de l’être moi aujourd’hui). Attention ne pas rester bloquée dans les portillons, je pourrais la perdre. Elle ne sais pas flâner, toujours foncer vers un but précis, l’achat indispensable du jour. Une bonne odeur de café s’échappe du bar qui fait l’angle avec la rue de Rennes, mais je la perdrais, elle rentre dans un magasin de parfums, essaie, brumise à tout vent, attention ne pas me faire repérer dans les miroirs ou par les vigiles, du coup, je brumise moi aussi.

Elle sort, traverse. Tiens une famille « Bonpoint » qui passe. Pourquoi les gens me paraissent plus beaux dans le 6e ?

Attention elle traverse à nouveau, s’attarde devant une boutique de fringues, un stock, c’est sûr elle ne trouvera jamais ce qu’elle veut là-dedans. Je vais attendre, fumer une cigarette. Non, pas le temps elle est déjà dehors, toujours aucun sac dans les mains.

Elle rentre dans une boutique de chocolats, j’avoue c’est tentant, mince elle me jette un regard, je souris (je suis bête, on ne sourit pas dans ce quartier). Il faut que je sois plus discrète. Elle goûte, parle avec la vendeuse se renseigne sur du chocolat amer, et achète.

Je sors, regarde la vitrine du marchand de disques à côté.

Je n’ai pas le temps, la voilà repartie. Je décide de traverser, je passerai peut être plus inaperçue, la rue n’est pas large.

Elle stoppe, répond au téléphone, puis repart de plus belle.

De magnifiques voitures sont garées, ça sert donc à cela toutes les pubs que je vois à la TV. « La voiture qui vous apporte la joie », je vais en parler au type qui est en train de discuter avec la contractuelle. Elle aussi sourit.

Elle s’arrête au feu rouge, regarde autour d’elle, soyons vigilants, je suis si prêt du but.

Elle traverse, rentre dans la Grande Épicerie du Bon Marché. Enfer et damnation, comment la suivre et résister à ma propre tentation ?

Avec bonheur elle arpente les rayons qui m’intéressent, munie de son petit panier qu’elle remplit avec fierté, sauce, charcuterie, pâtes....Elle va bien aller au rayon eaux, j’adore le design des bouteilles. Bingo elle y est, scrute la dernière création de Starck, regarde le prix et la repose. Petit détour au rayon sucre. Tiens une création Mini Labo !

Que se passe t-il ? Elle accélère encore au téléphone, elle se dirige vers la caisse, je suis dans les rayons, je fonce, 3 personnes nous séparent, elle règle, peste après la femme derrière elle qui l’empêche de passer, je la reconnais bien.

Elle sort, traverse, je croise une bonne sœur, deux univers qui se côtoient. Attention intersection avec la rue du Cherche Midi, Midi, et merde elle a disparu.

 

La vieille dame

Anne Ventura


Cette vieille dame, je l’ai souvent croisée. Je l’ai remarquée parce que la trouve très belle, très élégante.

Elle porte en toute saison un turban sur la tête, et une hirondelle en or qui s’envole sur le revers de son manteau, noir.

Je l’ai croisé mainte et mainte fois, toujours dans la même rue ou plutôt, toujours dans la même portion de la même rue.

Je suis toujours en partance lorsque je l’aperçois, ou en retard, ou accompagnée. Je la croise, je la dépasse, dans les deux sens sur ce trottoir étroit et encombré, je dois me plaquer contre une devanture de bibelots indiens ou de l’autre côté, contre une file de voitures en stationnement pour que nous puissions continuer nos chemins respectifs.

Ce midi là, elle apparait devant moi quand je sors du supermarché, encombrée du ravitaillement pour le repas de l’équipe. Son cabas est vide. Je dois prendre sur ma gauche pour rentrer, elle s’éloigne sur ma droite. Je la suis, au pire, je fais le tour du quartier.

Elle est difficile à suivre, moi, je marche à grands pas, je déambule rarement dans les rues, j’avance, je vais d’un endroit à un autre, mes jambes s’autonomisent et se mécanisent à un rythme soutenu.

Elle, elle pose pas à pas ses petits pas, son cabas au creux du coude. Elle a raison, c’est plus facile pour éviter les crottes de chien qui jonchent le trottoir.

Dans le brouhaha multiculturel et bigarré du quartier, cette agitation permanente, elle parait flotter. Comme dans un film à deux vitesses, elle se détache de l’urgence de mouvements de la foule pour s’en aller faire ses courses. A cette lenteur, j’ai le temps de d’observer ce que d’habitude je ne fais que percevoir. Une fissure qui lézarde le trottoir dans laquelle une herbe - venue d’où ? - pousse. Petite trace de chlorophylle dans ce quartier gris.

Elle s’arrête devant le primeur.

(inachevé...)

 

Mon navire loin des mers

Maryse Hache


une cathédrale sans doute / tympan roman je crois / bâtisse qui ose le grandiose toutes ses pierres en soleil /impression de gris en camaïeu / lumière accrochée aux arêtes des pierres / ombre dans les anfractuosités / splendeur /

suis sur le parvis/

devant moi grande place rectangulaire_noire de monde dit l’expression_peu de liens avec ma sensation / plutôt taches de couleur / plutôt flux / ça bouge

une tache plus claire me le fait voir / pantalon et chemise ivoire / il s’appuie sur une vitrine et regarde /

son regard me surprend / il est vague et rêveur comme s’il ne regardait rien de singulier / qu’est-ce qui l’occupe

le suivre

il passe devant la terrasse d’un café / se rapproche / il porte une valise, usée / il traverse une petite rue abandonnée tout entière aux promeneurs et vient s’arrêter sur le parvis / pose sa valise et en sort un pliant / il s’assied face au monde

le temps sonne à la grande horloge de la cathédrale /

d’autres viennent sur le parvis, déposent leur valise, l’ouvrent, sortent un petit pliant, s’asseyent les uns à côté des autres selon une disposition en arc de cercle, et regardent le monde

ils sont douze à s’être installés / quels apôtres

ils portent tous des vêtements clairs / de leur valise ils sortent un peu de blanc qu’ils étalent sur leur visage / un peu de noir, sobre, pour dessiner des sourcils / du rouge pour les lèvres et / ensemble / dans la lumière du soleil / en une sorte de rituel / ils ferment les yeux et après avoir baissé la tête, ils arrangent sur leur nez un petit bout de plastique rouge / et relèvent la tête / puis ils replient leur pliant le remettent dans la valise et s’en vont / ils entrent dans la petite rue à droite du parvis /

impossible de les suivre / trop de monde dans la rue

je pense à Michaux :

Un jour,

Un jour, bientôt peut-être,

Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers,

 

Baisers volés

Isabelle Morel


Si c’est comme la semaine dernière, il devrait sortir de son immeuble à 9h. 9h pile, il sort. C’est incroyable comme il est ponctuel. C’est une qualité ça chez un homme. L’éternel pardessus beige boutonné jusqu’au col, impossible de savoir s’il est en costume ou non. Met-il une cravate ? Telle est la question .Les chaussures sont élégantes mais je n’ai pas beaucoup d’indices en fait. Je l’imagine architecte. J’ignore pourquoi , ça lui va bien architecte à cause sans doute de sa distinction naturelle. Il remonte la rue pour rejoindre le métro. J’en étais sûre ! Il marche calmement d’un pas régulier. Il remonte son col au feu rouge, il a l’air d’avoir froid, -on est dans l ‘éternel courant d’air du croisement - il ajuste son écharpe. Il ne s’arrête pas acheter les journaux. Peut-être qu’il ne lit pas le journal, ça, ça m’inquiète. Ou alors il est abonné : le journal arrive directement chez lui, il a autre chose à faire que s’acheter le journal tous les matins !

Je le dépasse, je le dépasse pas ? Pas facile. En tous cas, je traverse. Ainsi, je peux l’observer de profil. J’en sais assez sur sa coupe de cheveux. Parfaite, avec ce qu’il faut de négligé chic dans la mèche. Est-ce qu’il va se regarder dans le miroir de la vitrine du papetier ? Et bien oui petit coup d’œil rapide pour voir si tout est à sa place. Il n’est donc pas exempt de coquetterie. Ça m’amuse. Il est beau il le sait et il le vérifie tous les matins avant d’être englouti par la bouche de métro. Après une seconde d’hésitation, je me lance moi aussi dans les escaliers. Nous sommes à la station Anvers. Où va-t-il exactement ?. Direction Nation. Le métro arrive dans une minute. Il ne s’assoie pas. Il attend au milieu du quai. Je reste au début du quai près de la sortie. J’ai l’impression d’être écarlate. La rame arrive, il monte, je n’ose pas . Je ressors, refais le chemin inverse. Je pense à Jean-Pierre Léaud, irrésistible détective fasciné par Delphine Seyrig dans « Baisers volés »

Antoine Doinel ! Antoine Doinel ! Antoine Doinel !

Antoine Doinel c’est un peu moi aussi.

Mardi prochain c’est sûr, je prendrai le métro.

 

Lyon

Karol Letourneux


POLA I, jour 1.

Lyon, déjà, de suite, c’est compliqué. Il y a plusieurs gares. Lyon Perrache et Lyon je ne sais plus quoi. Voila dans quoi je m’embarquais ; j’avais 30 ans et eux un peu plus. Je partais trois ou quatre jours pour faire un travail approximatif avec des personnes inconnues, sortis de prison, drogués, prostitués. Une personne de l’administration santé pour gérer tout ce petit monde et au milieu : Glaudio, metteur en scène improvisé et moi pour les décors des « Anges de l’angle de la rue », titre lourd et pataud. J’espérais que l’expérience serait pleine comme un fruit, chaleureuse et sucrée. Mais peut-être serait-elle dangereuse.

Voila ce que je me racontais intérieurement, accoudée à ce bar de TGV devant un café lyophilisé insipide bavant dans sa coupelle.

Arrêt sur image.

Je suis maintenant sur place, la ville est grande et Glaudio marche trop vite. Il est stressé, je le vois à ses grandes enjambées que je n’arrive pas à suivre : je fais trois pas normaux et cinq foulées pour arriver à rester dans son sillage. Il m’arrête soudain devant un bar déjà ouvert, il est peut-être huit heures et demi du matin… Péremptoire il me commande un verre de vin blanc et une tartine grillée au St Marcellin, bien fait. Il arrive sur ma petite table de bistrot coulant et même un peu vert sur les côtés. Je me lance, je goûte et c’est fameux. Soudain le faible soleil du printemps est plus chaud, les pavés de la vieille ville brillent encore d’avoir été lavés un peu plus tôt, à l’aube. Moment délicieux que je fixe dans ma mémoire – Polaroïd I.

Plus loin, Glaudio trépigne. Je suis derrière lui, je m’improvise assistante, il le faut bien. Il n’y a pas d’électricité. Un des participants, Mourad (qui a tenté de tuer sa femme tout de même) propose de se greffer sur l’électricité d’à côté. Il y va, il le fait, sans attendre notre accord. On se laisse faire, on suit. On verra bien ce qui arrive mais la première chose est la lumière et c’est de la chaleur en somme.

A ce moment on m’avait déjà présenté l’ensemble des acteurs. Quelques uns, dont Clara, m’impressionnaient par leur visage, leur corps, marqués par la douleur, la malchance, la violence et la pauvreté.

Ils étaient tous tendus, pleins et tendus. Ce n’était pas un fruit sucré et chaleureux non, il fallait combattre, il fallait se mesurer à l’autre, gagner la confiance, pour obtenir une petite ouverture.

Arrêt sur image.

Le théâtre nous abritait la journée, la nuit je suivais Glaudio Da sylva jusque chez lui en banlieue, loin sur les collines, au-delà du secteur des anciennes draperies, dans ces blocs d’immeubles sans âme, ces appartements grands pour un couple, trop petits pour une famille, mal foutus mais avec un côté méridional avec leurs buanderie sur le balcon. J’imaginais mal mon linge sécher dans la pollution parisienne. La nuit donc, je suivais Glaudio Da Sylva chez lui. Je dormais au sol sur un petit matelas étroit. Autours de moi, au sol encore, mes carnets, mes croquis, mes notes, mes commentaires de réunions, mes avis et quelques poésies même, entraperçues dans la bouche de nos acteurs prisonniers.

Je me disais : Font-ils cela pour s’échapper, pour témoigner, pour créer peut-être ? Je l’espérais, je voulais créer le lien.

POLA II, jour 2.

Petite nuit, déjeuné trop tôt, tête farcie de mots, de mots, de mots. Il a fallut suivre les méandres créatifs de Glaudio presque jusqu’au matin. Nuit blanche donc, et seulement cette unique vue sur les arbres du parc, frémissant dans la nuit.

Rebelote le long trajet en bus derrière Glaudio qui prend les tickets, choisit le bus 212 peut-être, je ne sais plus. En tous les cas je n’ai pas de marge de manœuvre, aucune indépendance. Je ne connais pas cette ville gloutonne qui absorbe ses banlieues dans un contour de plus en plus flou. Je suis donc tenue de suivre Glaudio, de me mettre dans ses pas, de ne pas le perdre. C’est comme un nœud dans un mouchoir : ne pas oublier sa tête à gauche ou à droite mais surtout rester bien derrière lui, dans ses pas, dans ses traces, pour arriver à bon port.

 

Vue depuis la fenêtre du Centre Château-Landon, Paris 10<sup class="typo_exposants">e</sup> lors de l'atelier d'écriture sur la ville n°2

 

 

 

 

 

 

 

Dans le Marais

Pierre Baldini


Écoute un peu ce que l’on te dit.

Tu dois suivre quelqu’un dans la rue, dire pourquoi, d’écrire cette personne et les lieux que tu traverses.

Ne me parles pas sur ce ton là, tu sais bien que je n’aime pas suivre et ça depuis longtemps. Donc je ne vais pas suivre quelqu’un dans la rue.

Fait un effort, s’il te plait, ça ne t’engage pas plus que cela.

Tu parles d’un exercice.

Pourquoi suivre une personne dans la rue ? J’ai déjà assez de mal pour me suivre parfois.

Tiens l’autre jour, sur le trottoir, on me laisse un message sur mon portable « rappelles moi, je n’ai plus de forfait. » Je rappelle plus tard et dans la conversation, je dis excuse-moi, j’ai oublié, veux-tu que je te rappelles. Je vous passe la suite de cette conversation, j’étais confus (de chez confusion).

Et voilà, seul sur le trottoir, sortie d’une séance de réflexion apparemment perdu.

Non, décidément, pour moi, c’est compliqué, alors suivre un autre dans la rue, dans la ville.

Un pied devant l’autre, pas à pas, je suis sur ce trottoir, dans le marais (3éme arrondissement).

Je marche tranquillement et j’essaie de suivre mes pensées...

Un peu pour le travail,un peu pour la maison et là, je sens que je me suis, voir même que je suis,parfois pas à pas , je prends des décisions, je souris, j’imagine.

Pas à pas, je traverse, ne regarde que mes pensées, la voiture s’arrête brutalement, je m’excuse,je trébuche sur le trottoir.

Pourquoi suivre un autre dans la rue ?

Ha si !... Je sais suivre du regard.

Il a seize ans ce garçon, tout au plus(toujours dans le marais) il est assis sur un carton, se balance d’avant en arrière et bricole des objets avec du fil de fer.

Allez 17 ans peut-être.

Il fait très froid, ça pince.

Je passe devant ce grand adolescent, achète le journal et en revenant, je l’observe, je le suis du regard (et je tangue).

Il fait très froid, même son petit chien est recroquevillé, il se balance toujours.

Regard insistant sur les passants,un peu d’argent pour une nuit d’hôtel.

Il fait vraiment très très froid, trop froid, je m’approche et je lui dis « tu dois aller au chaud ailleurs.

Je lui donne de l’argent, il se balance toujours.

Tu ne peux pas rester assis, ici, maintenant... Tu dois aller ailleurs au chaud, nous sommes plusieurs à lui dire la même chose, sans solution pour lui.

Il fait vraiment trop froid ,ce soir, dans cette ville.

JE SUIS DU REGARD, JE NE SUIS PAS DU SUIVEUR.

Après suivre pour suivre, c’est pas terrible, tu vois bien ?

Fait encore un effort, ce n’est qu’un exercice.

OK !!!

Mais pourquoi faire ?

Pour la décrire, pour moi cela suppose que j’ai envie de la connaître,de lui poser une question, sur son attitude, sur ce qu’elle fait ici et maintenant.

Tu m’imagine, dans cette rue, au carrefour, je lui tape sur l’épaule et je lui dis : Qu’est ce que tu veux ici et maintenant.

Question saugrenue.

Ben moi, je n’y vais pas dans cette rue ! Je préfère être du regard...

 

Lui

Emmanuelle Carré


Après un long et pénible trajet en bus, je suis descendue, heureuse de retrouver l’air pur. Mais c’était sans compter sur cette rencontre. Lui.

Je l’ai croisé alors que je descendais ; il montait. Je suis remontée. En bon roi de l’indifférence, le chauffeur m’a demandé mon titre de transport machinalement, comme si de rien était.

Lui s’est assis trois rangs derrière le chauffeur. Mine de rien, je me suis assise juste derrière lui. J’humais son parfum, ou plutôt son après-rasage.

Confortablement installé, il a ouvert son journal : la page des sports. Il scrute le paysage à la fenêtre, comme s’il cherchait l’encouragement des badauds avant de parcourir les derniers résultats sportifs.

Je l’imite, mais je n’y vois que des étalages de fruits et légumes, des mères au foyer, bambins au bout des bras, qui négocient un morceau de viande ou un bout de tissu. Il y a même un vendeur à la criée et un petit vieux qui fume sa pipe sur un banc public.

Il ne fait pas beau aujourd’hui, mais cette saynète est agréable, presque joyeuse. Dommage : elle défile bien vite. Bien trop vite.

Lui interrompt ma rêverie. Il va descendre au prochain arrêt ; il referme délicatement son journal. Les informations sportives, c’est précieux ! Le bus s’arrête. Il descend. Je descends. Il hésite : gauche, droite. Ce sera à droite. Je suis perdue, je ne connais pas l’endroit. Je ne savais même pas s’il existait sur une carte !

Son pas est déterminé. Le regard fixe. Il n’y a que des murs qui cachent des jardins, et quelques haies qui tentent de s’en évader. Son pas est pressé maintenant, il regarde sa montre. Il a une montre : c’est rare de nos jours les belles montres.

Le paysage défile aussi vite que celui du bus, l’animation en moins. On entre dans un quartier d’affaires. Les hommes sont sombres et les femmes cherchent à ressembler aux hommes.

Lui se mélange aux zombies. Il perd de son éclat, il s’assombrit. Toute cette vie que je lui avais imaginée et qui m’avait tant plu a subitement disparue. Lui est peut-être un zombie aussi.

Un rayon de soleil arrive à percer les nuages et vient frapper ma joue. Il ralentit ma cadence, me fait fermer les yeux…

Lui ne s’est pas arrêté, n’a pas senti le soleil sur sa joue creuse, ne regarde pas les gens autour de lui.

J’ai perdu lui. Je suis perdue, mais je suis en vie parmi les zombies.

 

Vue de dos

André Rémond


Jolies jambes, silhouette fine et légère, talons hauts qui claquent sur le macadam. À distance raisonnable, je lui emboîte le pas. C’est le printemps, j’ai vingt ans, les arbres de l’avenue sont garnis de vert tendre.

Ne vous méprenez pas, mes vues sont purement esthétiques. Enfin, peut-être, si vous à croire cela.

Les jolies jambes quittent l’avenue et pianotent maintenant dans une petite rue : clac, clac, clac...

Elles s’arrêtent devant l’échoppe de l’enseigne Bertillon où elles commandent une glace double vanille / chocolat. Elles font demi-tour et me laissent voir une charmante frimousse et une langue gourmande.

Je me dissimule dans l’encoignure d’une vaste porte cochère, et c’est reparti vers les quai de Seine.

Elles virevoltent de vitrine en vitrine. Des petites mains tâtent et caressent, là un chemisier, là une écharpe de soie.

Clac, clac, clac... Elles sont infatigables. Où vont-elles m’entraîner ?

Déjà l’avenue de l’Opéra. Les jolies jambes stationnent devant des vitrines assez cossues. On s’intéresse maintenant à des articles destinés à un âge plus adulte. Pour un cadeau peut-être ? C’est ensuite en hésitant qu’elles pénètrent dans une parapharmacie achalandée de produits divers, gaines, cannes, chaussures compensées, etc. Sans aucun doute, c’est sûrement à sa grand-mère que l’on pense. La charmante enfant...

La jeune femme ressort en effet les bras chargés de paquets qui masquent son visage. Elle se tourne un peu. Stupeur, la jeune et jolie jeune fille poursuivie n’est plus maintenant qu’une très vieille femme voûtée, ridée, tremblante et accablée.

Je demeure figé sur place. En traînant le pas, elle reprend lentement son chemin et disparaît au carrefour d’une rue.

Comme par hasard, mon regard se pose sur une glace en façade du magasin. Elle reflète l’image d’un vieux bonhomme que je ne connais pas. Je me retourne, personne derrière moi. Il n’y a aucun doute, ce vieillard ridé, cheveux rares et blanchis, ce vieillard arrivé au bout du chemin, c’est bien moi.

La promenade a été bien courte.

Atelier d’écriture sur la ville
Publié le 24 mars 2010
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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