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LIMINAIRE
Première séance : 13 février 2010


Entrelacer, dans une forme hybride d’écriture, l’étude objective, documentée, et les considérations personnelles ou autobiographiques (ces dernières n’étant nullement inscrites en marge de l’étude mais dans son déroulement même), pour décrire un quartier, une ville, en adoptant l’ordre arbitraire mais incontestable de l’alphabet. Il faut en effet renouveler les modes d’approches et de perception de la ville en s’offrant à la flânerie et à une lecture vagabonde, discontinue plus que linéaire.

Paris, musée du XXIe siècle : Le Dixième arrondissement, Thomas Clerc, Gallimard, Collection "L’Arbalète", 2007.

Atelier d'écriture sur la ville au Centre château Landon, Paris 10<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

 

Textes des participants :

 

Rue Eugène Varlin

Caroline Diaz


La rue Eugène Varlin m’amène du Faubourg Saint-Martin au Quai de Valmy.

Elle se poursuit par le pont des écluses, théâtre de mouvements mécaniques, péniches en attente. Elle n’a pas de charme (sa mixité architecturale est à l’image de celle de ses habitants), mais une particularité gourmande : ses deux angles opposés accueillent chacun une boulangerie.

Du côté du faubourg, deux commerces se font face, une boulangerie, finalement infréquentable, manque d’hygiène plus patronne xénophobe, et la Trizacoise, longtemps café du matin. Récemment, l’auvent qui abritait les fumeurs de l’hiver a brulé. Le café est maintenant en cours de rénovation, un vert écœurant recouvre sa façade.

Je prends le trottoir de gauche en allant vers le canal, une suite indéfinie de commerces ou de lieux de soin que je ne fréquente pas : un assureur, une boutique de poissons en aquarium, l’épicerie arabe, un salon de beauté, un commerce d’informatique, une galerie "d’art" , un cabinet de masseurs kinésithérapeutes, un retoucheur, un atelier de création.

Au bout de cette première portion de rue, à l’angle de la rue Pierre Dupont, un restaurant, Le Chansonnier.

Souvenir

Quand l’agent immobilier nous a fait visiter notre appartement, il a prétendu que ce restaurant était fameux.

J’ y ai trouvé les desserts sans intérêt.


Je traverse la rue Pierre Dupont et reprend la deuxième portion de la rue, toujours sur le trottoir de gauche. A l’angle, la partie moderne de l’école, que fréquente encore ma fille cadette, architecture fonctionnelle peut être, laide forcément, des années soixante dix, quatre vingt.

Puis le bâtiment principal, époque Napoléon III, avec sa façade imposante, ses larges et hautes fenêtres à petits carreaux, protégées de lourds barreaux, sa grande double porte repeinte, façon faux chêne. Une plaque commémorative en souvenir des enfants déportés, ornée à date anniversaire d’un bouquet qu’on laisse faner. Aux heures d’entrée et de sortie de classes, le trottoir devient impraticable.

Résistance

Il y a trois ans, durcissement sévère des lois contre les sans papiers, prise de conscience des difficultés quotidiennes de ces familles.

J’ai participé à l’élaboration d’une banderole qui a transformé la façade de l’école, une semaine après son installation, elle avait disparu, arrachée.


Collée à l’école, une petite bâtisse verte. L’an dernier encore, la meilleure amie de ma fille aînée y habitait.

C’était il y a dix ans une galerie d’art.

Puis de nouveau une petite succession de commerces, un restaurant qui propose des crêpes et pizza bon marché, le restaurant japonnais, nouveau lieu qui remplace La Tipica. Enfin à l’angle du quai de Valmy, la boulangerie, qui vient de rajeunir sous l’impulsion des nouveaux patrons : A la bonne fournée est devenue Crazy Cake, avec une décoration pop, baroque et des pâtisseries plus colorées.

Je traverse la rue, à l’angle le QG du dimanche, le Valmy.

Partage

J’y retrouve rituellement mes amies du dimanche matin, mamans rencontrées à l’école, on y livre les questions du moment en buvant du thé à la menthe, pendant que nos enfants sillonnent en rollers le quai fermé à la circulation automobile.

Je remonte la rue dans l’autre sens, une minuscule échoppe de restauration asiatique, puis le Café Tolo, qui propose des spécialités basques, charcuterie excellente, décoration aux accents industriels, carte réservée à la clientèle bobo qui habite maintenant le quartier. Plus loin, une galerie loue son espace, proposant d’étonnantes alternances à vocation artistique.

La rue est à nouveau coupée par la rue Robert Blache.

A l’angle suivant, un restaurant nord africain, Le Robinet d’or, s’est refait une beauté, il fait salle comble le dimanche midi avec sa clientèle familiale. Dans le désordre à nouveau, la boulangerie du dimanche (celle du canal est fermée le dimanche), des entrées d’immeubles plutôt récents, avec leurs large portes de parking métalliques, un centre de photocopies.

Une boutique qui attire l’œil, le timbreur, qui présente une gamme de papèterie très artisanale, réalisée à la presse. Il est au pied du numéro 17, actuellement en ravalement. Enfin le 19, au bout d’une venelle, dont on a essayé de redorer l’allure avec une fresque calligraphique mêlant les noms des rues du quartier et les graphes qui scandalisent les propriétaires. Le 19, c’est chez nous.

De l’autre côté de la venelle, le stock Shurgard, architecture glaciale, le Jumbo, qui confectionne de fameux Bo Bun aux effluves thaïlandaises.

A sa suite un commerce de bouche qui se cherche depuis que la chevaline d’origine a fermé, sandwicheries diverses, aujourd’hui traiteur libanais.

Nostalgie

La disparition de la tête du cheval scellée dans la façade a beaucoup chagriné les filles.


Au dessus, l’hôtel social de la rue qui abrite un nombre impressionnant de familles sans papiers, un petit bistrot réservé aux hommes, un pressing, enfin la boulangerie du faubourg, attention, infréquentable !

 

103 bis

Anne Savelli


103

Je pars du 103 avenue Simon Bolivar, 75019 Paris. 103, près du CentQuatre et c’est pourquoi le nomme le trajet du 103 au CentQuatre le 103 bis. Écrire à propos du 103 bis ? Un désir, demeuré projet.

En face

La boulangerie, tenue par une dame Suédoise à cheveux courts dont on dit qu’elle a "le sens des affaires" (les croissants sont chers), qui promène son chien en laisse et dont je boycotte l’adresse chaque fois que le camion de farine lié à al Boulange (c’est son nom) par un long tuyau gris, fait vibrer le quartier à cinq heures du matin (c’était hier).

Tout près

La blanchisserie, mystérieusement fermée hors période de vacances.

Au-delà

Le carrefour dangereux, axe Bolivar/Mathurin Moreau, qui permet à gauche de se rendre à Colonel Fabien ; tout droit, de se diriger vers Jaurès ; à droite de grimper vers les Buttes Chaumont. Il y a quatre ou cinq ans, avoir été renversée là par une camionnette, avoir dû son salut à une geste du bras repousser la tôle, le capot, la portière, n’être pas passée sous les roues grâce à ça. Souvenir du téléphone portable tombé, projeté par terre, intact. Du petit, qui a presque vu entendu le choc. Des pompiers jeunots, parlaient sport, riaient en me transportant aux urgences.

Tout droit

Le Franprix, centre des croisements. La femme gitane qui y fait la manche d’habitude, m’a dit s’appeler "Ga-lè-re", je ne sais pas si j’ai bien compris. Centre des croisements, place où les enfants, après l’école, poursuivent leur conversation devant un container de rue. À cet endroit, l’avenue se met à descendre, pente douce vers les écoles A et B, l’église Saint-Georges demeurée vide. Partout, le bar de l’avenue, les sirènes, les scooters, les camions, les voitures vitres ouvertes même l’hiver pour manquer le territoire, dire quels rythmes, quelles pulsations, quelles infra-basses traverser, accompagner la nuit, la journée.

Couleurs/Cités

Passer devant la cité blanche juste après le Franprix, nommée ainsi par tous, plus chic que la cité rouge, HLM, qui fait l’angle entre Bolivar et la rue des Chauffourniers. Pour entrer dans la cité blanche : un code, deux codes, un interphone. Le rêve du petit, un appart à la cité blanche.

Couleurs/Portes

Les écoles A et B et leurs portes de couleur bleue. 130 d’âge, des cours trop petites, et le bus de l’avenue ne les épargne pas. Mais on y fait la fête, cultive un jardin suspendu - il donne sur la cité blanche.

Rideau

Le rideau de fer de la chocolaterie, face aux écoles, a été graphé. Thématique de la récolte, de l’île enchanteresse, larges feuilles, graines de cacao. En hiver, la boutique propose du chocolat chaud au verre : on entre dans la boutique, tourne un robinet, remplit son verre de chocolat chaud. La devanture rythme les saisons, et la patronne fait tout elle-même : fausses balles de tennis au chocolat blanc (époque Roland-Garros), ardoises et craie (rentrée de septembre), etc.

Rappel : en début d’année, rentrée de septembre, un matin, avoir aperçu près de la chocolaterie deux voitures de police, un ruban de plastique qui cernait le trottoir : la banque d’à côté venait d’être braquée. Le butin ? Dérisoire, je crois.

Banc

Ce fut longtemps celui d’un homme barbu, obèse, auquel le quartier apportait à manger. Ce fut ensuite, fleurs, mots, bougies, celui de son passage ici.

Carrefour

Au carrefour de la rue de Meaux (l’avenue Bolivar a perdu son nom, est devenue l’avenue Secrétan), un café judicieusement nommé le carrefour. Sentiments de grande ambivalence pour ce lieu, je l’aime, je le hais, selon la musique, la radio qu’il diffuse. À quand le silence ?

Soldes

Puis c’est, jusqu’à Jaurès, le royaume du commerce : la meilleure boucherie de Paris, la meilleure fromagerie de Paris, boutiques de vêtements pour enfants, parfums, mandarines, poulet rôti, téléphones portables, asperges, brosses à dents, brosses à cheveux, journaux, chaussures chics, robes chères, robes moches, poissons, crevettes, glaces en été, patates sautées, rubans de la Saint-Valentin. Royaume du Monoprix et du Mac Do, chacun son trottoir, chacun son public. Tout au bout, Jaurès, la ligne aérienne. Ligne 2, Nation-Dauphine, colonnes, armatures, escaliers. Et le canal Saint-Martin. Dans l’entre-deux en août 1999, avoir sur la place assisté à l’éclipses, tous en lunettes, tous arrêtés.

 

Rue de l’Aqueduc

Pierre Baldini


Comment d’écrire le rue de l’aqueduc autrement qu’en signifiant qu’il y a un seul commerce dans la partie que j’utilise. Un restaurant, qui fait l’angle avec la rue Louis Blanc. D’ailleurs, sa domiciliation est peut-être dans la rue Louis Blanc.

Ce restaurant s’appelle « LA BULLE » et je l’appelle le bulle, pourquoi ? Je ne sais pas... ON BULLE.

Et pourtant, j’y habite dans cette rue , au 53 , Ha si ! il y a une petite épicerie arabe, arabe signifiant plus aux heures d’ouvertures qu’à son origine car pour le coup les personnes qui tiennent cette boutique sont du Sri-Lanka.

Sur le même trottoir, en direction de la Gare du Nord, une école primaire construite vraisemblablement dans les année 60, pas d’intérêt architectural, haute, rectangulaire... Pour autant , il a toujours une plaque commémorant un dés drame de l’humanité, la Shoa et le nombre important d’enfant déportés à cette époque dans les camps. Un rappel de cette tragédie , de ce génocide, rappel salvateur contre un oubli de cette période, oubli si courant dont l’homme a l’habitude de se draper pour s’arrange de son histoire et de son quotidien.

Une rue sans vraiment de magasin , lieu de passage entre Stalingrad et la gare du Nord ou de l’autre côté vers le 19éme.

Un petit bout d’histoire contemporaine :

Rue de l’aqueduc et rue chaudron, quartier du crack et des toxicomanes dans les années 90, Passage à la télévision, manifestations des habitants pour protéger leurs enfants, rondes de nuit, de jours. Période difficile.

Déplacement de population, direction St-Denis... Et les BOBO arrivent, c’est ce qui se dit, Bourgeois Bohème, pas BOBO ceux qui ont mal, qui sont dans la détresse non des gens qui achètent des appartements, qui font des enfants, qui les scolarisent parfois dans le public, des gens bien quoi , des gens bien qui souffrent vraisemblablement aussi.

Rue de l’aqueduc, du 34 au 53, rien à faire de l’autre côté(vers la gare du Nord) à part prendre le train.

On dit quoi ? 300 mètres de long et 13 mètres de larges (j’irai mesurer plus tard).

Récapitulation.

Sur le trottoir côté 53, je récapitule, face à la porte cochère de mon immeuble, on notera au passage que c’est le mien alors que j’en habite une toute petite partie. On a toujours tendance à s ’approprier les choses, sa rue, son immeuble, on sent bien que cela devient important dans sa vie.

Une vie nocturne.

Dans cette rue ou il n’y a rien, j’allais oublié, sur le même trottoir, un restaurant Sénégalais. Je sais quand il ouvre, vers 18 heures et il ferme suivant les saisons entre 1 heure du matin et 6 heures du matin, suivant les saisons et l’humeur du temps. La nourriture est Sénégalaise et très bonnes parait-il, je ne m’y suis jamais rendu, trop de monde parfois, des voitures de luxes, des filles qui arrivent tard, qui parlent fort, qui s’habillent de manière colorées, fourrure, manteau l’hiver, voilages et lunettes noires le soir tard l’été.

Sous la chaleur, une vie intense , beaucoup de voisins s’en souviennent et peu voir pas manifestent.

Démarrage de voitures au petit mati, plus d’alcool dans le conducteur que d’essence dans le réservoir,une voiture à droite(plus de pare-chocs),1 scooter à gauche(plus du tout de scooter) puis enfin tout droit. Aura-t-il pu rentrer chez lui, je l’espère.

Attroupement, 2 ou 3 heures du matin, des jeunes femmes se battent, crient,hurlent , se tirent les cheveux, se calment .Les garçons bien sapés, les regardent, ils sont cames eux,ça leur paraît normal, ils les séparent, parfois, et se remettent à discuter entre eux, tranquillement(et ça crie et ça hurle) et ainsi de suite (ainsi soit-il !).

Dans cette hystérie nocturne, il y a un équilibre perceptible, pas de sang, pas de drame, pas de police, Mais du théâtral du dramatique, de l’humanité déchainée.

Ce restaurant a sa vie propre, peu ou pas ouvert sur le quartier, me semble-t-il, mais une vie dense, ritualisée et peut-être monotone pour ceux qui la vivent.

Ce texte commence à être décousu, instable, je pars à droite, je me souviens qu’à gauche, des souvenir de vie quotidienne , des peuple qui se rencontrent ou pas »bonjour », « ça va ». Je trouve cela plutôt agréable.

Au boulot.

Il y a aussi des gens qui travaillent face au 53, une épicerie fine(en fait, c’est épicerie de choix, vin et liqueurs), de toutes les façons, c’est une épicerie finies qui a gardé son enseigne mais pour d’autres objet de choix. Des gens de la production,du graphisme, de la télé, du cinéma, je vois que ça phosphore.

Personne à 7 heures du matin, beaucoup d’activité l’aprem, le soir, la nuit, ordinateur, graphisme autour d’une table en plein milieu du magasin. De grands voilages ornent la vitrine, ils sont ouverts, ça rentre, ça sort, toujours tranquillement, ambiance apaisée, tempête sous le crâne.

Les grilles en fer et en accordéon se ferment sur la devanture, c’est parfois assez acrobatique cette fermeture.

Deux ou trois fois, la vitrine a été cassée, pas de vol (la grille) mais les voleurs l’avait vu aussi cette grille !!! Des interrogations sur ce qui s’y passe dans ce lieu ; intrusion, curiosité, la vie continue rue de l’aqueduc.

A côté, à l’angle de la rue chaudron, magasin. Lui, il a perdu son nom. Des architectes, des géomètres, à coup sur ils sont dans le bâtiment mais pas les pieds dans la boue. Et là aussi ça travaille, tôt le matin, tard le soir, dimanche et jours fériés parfois. C’est le bâtiment.

On voit tout à l’intérieur même la concentration.

L’hiver,on voit moins bien à l’intérieur, car toutes les vitres sont recouvertes de buée. On distingue des formes, des lueurs, des mouvements.

Voilà, c’est cela pour ce petit bout de la rue de l’aqueduc, là où il n’y a rien , juste des saison (au moins deux) et tant de vie.

 

Rue Cavendish

Françoise Lecoeur


Ma rue. La rue Cavendish dans le 19e arrondissement. ma rue démarre du Parc des Buttes-Chaumont que je ne décrirais pas, tant il est riche impressions et de souvenirs. Il y faudrait un livre en son entier.

Elle aboutit en fait aux Buttes. Mais, je préfère descendre la pente, commençant par le haut. Au 35, peut-être.

À droite, au coin, un restaurant indien au décor très kitsch comme il se doit. Dont le nom n’incite guère à y mettre les pieds. On ne songerait pas même à y tremper le gros orteil. Car il s’agit du Gange.

Bref, question restauration, la rue Cavendish ne pousse pas à la débauche.

Descendons. À gauche, quelques parkings, c’est à dire rien. À droite, une boutique : Ambulances Cavendish. Non merci.

Puis, on traverse la rue Armand Carrel. Au coin à droite, un autre resto, plutôt café-couscous, qui n’incite pas non plus à la dégustation mais l’ambiance est gaie. On déjeune, on rigole, on y joue de la musique.

À gauche, rien. À droite, rien, c’est-à-dire des parkings.

Puis, en bordure de trottoir, côté habitation, s’étire un long jardin aux belles plantes variées et soignées, de hautes digitales violettes, des arums. Toutes sortes d plantes de saison s’épanouissent là, cultivées avec amour, c’est certain.

À gauche, où j’habite, au 25, là aussi plantes et arbres prospèrent en contrebas, au rez-de-jardin. Un habitant de l’immeuble en est le jardinier, parfois un peu trop zêlé. Car il a planté un figuier, trois ou quatre le brugnoniers, un paulownia, un russ, sans compter une dizaine d’arbustes. Et tous ces végétaux avides de lumière, ont poussé, poussé vers le ciel, comme s’ils voulaient s’extraire d’un trou.

Un été, nous avons même récolté des brugnons. De quoi faire de la bonne compte du jardin... Un peu ferme, tout de même.

Plus loin, à gauche, la boutique de la rue, on y vient de loin - L’auto jaune. Dans la vitrine, une magnifique auto jaune, presque à taille réelle et datant sans doute des années vingt. C’est un magasin de petites voitures de collection. Et, à peine, plus loin sur la gauche, le clou de la rue.

Une après-midi, en rentrant chez moi, j’entends une clameur, des vociférations, des cris déchaînés. Tiens, une manif ? Mais ce n’est pas le quartier ? Vers République, d’accord, mais ici ?

Plus j’avançais, plus les cris amplifiaient et se précisaient. Les gros mots pleuvaient, les insultes, peut-être les coups ? On en voulait à quelqu’un. Ou alors une bagarre généralisée.

C’est en arrivant à hauteur d’une porte entr’ouverte sur la rue que j’ai enfin compris.

Ces messieurs, debout, poing levé, en voulait chacun, à leur cheval favori qui devait gagner la course.

C’est en quelque sorte une annexe de P.M.U. qui fait le coin tout en bas de la rue, c’est-à-dire au n°1.

 

Quai de Jemmapes

André Rémond


Je m’assois à la table commune. Je me dis, non mais qu’est-ce qui va m’arriver ? Le sujet, ça peut être pire qu’un sujet de rentrée des classes de CM2, genre : "Racontez vos vacances." et bien si, c’est pire, sans queue ni tête, le zéro et à la fois l’infini. Comment vais-je nager là-dedans ? Comme d’habitude les premiers de la classe vont se débrouiller comme des maîtres, et moi déjà dans quel état j’erre ? Même pas drôle. Allons-y, dressons un état administratif.

J’habite quai de Jemmapes, juste avant le pont Louis-Blanc. La promenade pourrait y être agréable sans le flot bruyant des voitures qui foncent en sens unique sur la chaussée.

Je traverse pour gagner le petit square qui longe le canal Saint)Martin. Le gardien y loge et manœuvre l’écluse au passage des Canorama, sorte de bateau-mouche touristique. Ne serait-ce pas Gabin qui nous rejoue le Baron de l’écluse ? Ce jour-là, le bateau qui attend la montée du niveau d’eau se nomme le Marcel Carné. Je le regarde un moment. Quelques passagers me font des signes amicaux, comme le font habituellement les voyageurs en départ de croisières. Le jeune capitaine, deux barrettes, coiffé d’une glorieuse casquette d’officier, assure la manœuvre.

Par haut-parleur, la voix d’Édith Piaf emplie l’espace, témoin d’une époque passée. Atmosphère, atmosphère... T’as de beaux yeux, tu sais... Et surtout ne pas oublier.

Le Marcel Carné repart vers l’hôtel du Nord. Je quitte le square, c’est le printemps, les buissons qui bordent le canal sont chargés de leurs premières fleurs roses et mauves.

Dans la rue des Écluses Saint-Martin, perpendiculaire au canal, s’alignent les bâtiments des papeteries Clairefontaine, et ce jusqu’au numéro 19. Si le film L’Assassin habite au 21 avait été tourné au-delà de ce numéro, il aurait fini dans l’eau du canal.

Je poursuis ma balade sur les quais, croise le terre-plein où de jeunes voltigeurs entrent en compétition sur leur planche à roulettes. Suit un autre terrain réservé aux virtuoses du basket. C’est maintenant l’heure de la pause déjeuner. Les employés ont quitté le bureau. Sur la berge du canal nombreux sont assis, jambes pendantes bouche pleine et sandwich à la main. J’arrive jusqu’à l’angle de la rue Bichat. Là un grand porche surmonté de l’enseigne provisoire : Commissariat Saint-Martin sert de vitrine à des téléfilms de polar Série B. En temps normal c’est un vaste dépôt de fringue. Séjournent sur place deux camions chargés de matériau de prise de vue. S’affairent autour quelques techniciens à visière pénétrés de leur importance. Vais-je apercevoir des acteurs en uniforme et képi de poulet ?

Plus loin, sur la berge, verte ou rouge, se côtoient serrés des tentes individuelles, quelques fois une jambe, un pied dépassent d’une toile, là un chien sort son museau. L’alignement se poursuit jusqu’à l’Hôtel du Nord. Ce sont ces malheureux SDF qui ont défrayé la chronique. De temps en temps, opération coups de poings, la police y fait son ménage musclé, avec attraction, on a même vu un locataire tomber à l’eau. Faut bien rassurer les Gaulois, ces bons citoyens qui ont le sens de l’ordre (non n’insistez pas je n’ai pas dit nouveau). Puis ça se calme et à nouveau les berges se regarnissent jusqu’aux prochaines élections.

J’arrive enfin à l’Hôtel du Nord. Je ne l’ai pas connu avant qu’on ne le retape. Ce n’est qu’un bistrot qui fait terrasse. Y vont s’y recueillir les touristes de tous poils, japonais, anglais... Enfin tous les fans de ciné d’avant-guerre. Le pont tournant qui lui fait face aurait pu voir jouer Jouvet et Arletty, mais ils n’ont jamais mis les pieds dans le coin, tout a été réalisé en studio. C’est un peu comme pour toutes les religions, il n’y a que la foi qui sauve.

 

Rue de l’Aqueduc

Magali Joannelle


Je sors de chez moi et je regarde au coin de l’immeuble l’écriteau qui indique le nom de la rue : rue de l’Aqueduc, c’est fou le nombre de personnes qui ne savent pas l’écrire. Cela me rapproche un peu plus d’eux. Qu’on se le dise il n’y a pas de C devant le Q.

Je quitte mon entrée qui sent l’eau de Javel, le n° suivant est une épicerie indienne, ou il y a toujours des fruits dans les cagettes et pourtant je ne vois jamais d’acheteur. Seulement des voitures le soir qui se garent en double file pour acheter des boissons, et qui du coup déclenche les bruits des klaxons exaspérants.

Je poursuis mon chemin une plaque indique « groupe de métapsychologie » que peut-il bien se passer dans cet immeuble sachant qu’ils prônent la transmission de pensée. Est ce que si je m’attarde trop devant la porte ils vont percevoir ce que je pense d’eux ?

A côté un cabinet médical, « spécialiste du sport » dit la plaque, je n’ai jamais vu de grands sportifs dans ma rue, tiens j’aperçois Madame Eau de Javel qui fait le ménage dans le cabinet, j’ai oublié de préciser que nous l’avons baptisé comme cela avec mon fils.

Puis une façade assez triste en carrelage marron, c’est un plombier, guère sympa d’après ce que me dit mon conjoint. L’espace est plutôt grand cela ferait un beau loft.

Et puis il y a le fameux resto Africain, avec son grand écran et ses infos et matchs retransmis en direct du pays. Ce resto qui alimente les fantasmes de chacun, que peut-il bien se passer la nuit quand les taxis déversent ces jolies filles. Il faudra que j’y aille manger un jour... Seule. L’été, il crée l’animation dans la rue, animation qui est certes moins risible quand elle dure jusqu’à 3 heures du matin. C’est fou comme les gens parlent fort, et le coté exotique de leur accent est beaucoup moins agréable. De tout façon les bruits la nuit prennent toujours une dimension plus angoissante.

Mais je suis interpelée par une nouvelle boutique sur le trottoir d’en face. Il y a eu effectivement des travaux pendant quelques mois. Il va y avoir l’ouverture d’une boutique Bio. Surprise pour le moment il y a du papier kraft sur les vitres, ils ont collé des stickers sur la vitrine, et tout Bio qu’ils sont, ils n’ont pas éviter les fameuses bulles du sticker récalcitrant.

Je traverse à nouveau, non que les bâtiments soient plus beaux de l’autre coté, à ce niveau on culmine dans la laideur architecturale, mais coté impair il y a une école. Les créations collées aux fenêtre ont toujours un aspect désuet, sauf bien sur si on reconnaît le création de son rejeton. Mais la ce n’est pas le cas, la façade est grise les tâches de papier Canson coloré ne peuvent rien y faire, cette farandole de personnage à moitié décollée est déprimante.

Cette semaine ils ont accroché un bouquet de fleurs à la plaque commémorative des enfant juifs déportés. Pourquoi ces bouquets finissent toujours la tête en bas ?

Je passe devant la maternelle, petit moment nostalgique, je me remémore le 1er jour de maternelle de mon fils, la rue de l’aqueduc déjà assez moche revêtait alors un aspect de renoncement à cette époque je ne savais pas que j’allais y habiter 4 ans plus tard. Et loin d’être un renoncement c’était un nouveau départ.

Je passe sur la cours avec ces platanes qui dépassent de l’enceinte, et je vois une petite construction qui ressemble à une petite maison sans fenêtre, je ne sais pas ce que c’est, il faudra que je me renseigne.

En face un immeuble Haussmanien, le réparateur de vélo, il monopolise tous les emplacements avec ses carcasses. Mais c’est la boutique qui fait un carton au printemps. Il faudra que je trouve un moment pour apporter mon vélo ; quoique après il faudra que j’en fasse, je vais réfléchir.

A coté le restaurant Bulle, avec sa déco tendance, sa carte tendance et ses prix tendances pour certains. Mais je ne veux pas être négative car j’aime bien ce lieu et me félicite qu’il n’ai pas atterrit au bord du canal.

Je traverse je ne refais pas le couplet sur l’école Louis Blanc, bien que plus jolie que celle de l’aqueduc. Sa cours, ses platanes, ses ballons plantés sur les grilles. Mais je préfère m’attarder sur l’ancienne caserne des pompiers, quel bâtiment sublime, j’exagère un peu mais le potentiel est immense, tout ce que je pourrais faire la dedans... Certes je ne suis surement pas la seule à me sentir concernée, peut être que la mairie a déjà un projet. Les fenêtres sont cassée, des pigeons en sortent.

Parfois la porte du porche est ouverte, j’aperçois des camions de pompiers et ce qu’ils se servent de ce lieu comme garage ? Quel dommage.

J’aurais tellement de chose à faire dedans, il faudra quand même que je pense à me garder un logement de fonction..sur cours ou à l’étage ?

Je traverse et passe le pont de chemin de fer métallique, les trains partent de la gare de l’Est vers des destinations qui n’ont jamais fait rêver personne. Ceci dit je ne suis pas objective car certains matins sous le pont je vois l’Orient Express, en attente de la poursuite de son voyage. J’aperçois à travers les vitres comme des images volées, des rideaux crèmes, des hommes en chemise blanche et Audrey Tautou parfumée au 5 de Chanel qui court dans les wagons, non je m’égare.

Beaucoup moins romantique l’établissement Léopold Belland, je n’ai jamais trop su quel était son public, surement un centre de rééducation, car il y a un va et vient d’ambulances qui déversent des gens plâtrés, bancals, jeunes, vieux. Les ambulanciers fument à l’extérieur en attendant.

En fait ma rue c’est un parcours de Santé, je commence par le médecin, puis le réparateur de vélo, les pompiers, et je finis au centre de rééducation. Il va falloir peut être que je pense à déménager.

Mais je préfère avoir une image plus positive, je passerais de l’Inde à L’Afrique pour finir dans l’Orient-Express en direction de Venise.

 

Rue Jean-Pierre Timbaud

Isabelle Morel


Ça ne fait pas si longtemps que je l’arpente mais elle commence à m’être familière. Évidemment, puisque c’est là que j’habite depuis le mois d’août 2008. J’ignore qui était ce Jean-Pierre Timbaud-là que certains voudraient écrire AULT et que je suis obligée de corriger sans cesse AUD comme Rimbaud vous savez, mais ce n’est pas forcément clair pour tout le monde… En fonction de l’heure, je file à droite : boutiques obscures, stocks de vêtements démarquées tenus par une sorte d’ancien videur de boîte de nuit reconverti dans la fringue, magasin de jeux vidéos –beurk- et puis ouf ! à l’angle une papèterie librairie, un peu de civilisation tout de même !

Le boulevard Voltaire à traverser, les feux si dangereux à gauche, visibilité difficile, toujours obstruée et un matin : ce corps ensanglanté emportée par les pompiers.

PARALYSIE : depuis lors je suis extrêmement prudente. Je rejoins l’autre rive chaque fois avec la sensation d’avoir risqué ma vie et de l’avoir sauvée. Je tombe chaque fois nez à nez avec le fleuriste, je n‘ai jamais eu l’idée de m’offrir des fleurs pour me féliciter de cet exploit quotidien, Il faudra que j’y pense…

Je ne sais plus du tout ce qu’il y a ensuite côté pair mais je pourrais citer les yeux fermés chaque échoppe du trottoir de gauche : une quincaillerie tenu par un couple de pakistanais, ça me rappelle Londres.

MEMORIES : on disait le Paki pour dire l ‘épicier. A Paris, il semble qu’il ait opté pour le rayon bricolage et des horaires raisonnables. J’ai toujours envie de m’adresser à lui en anglais mais je réprime très vite ce réflexe ridicule. Le Franprix détesté mais nécessaire et incontournable, la crêperie où je ne suis allée qu’une seule fois (et d’ailleurs je n’habitais pas encore le quartier, c’était une autre époque) et au-delà de la rue du Grand Prieuré le vendeur de journaux. Cet autre témoignage d’écriture et de promesse de lecture me rassure avant de rejoindre le boulevard Richard Lenoir avec à l’angle l’horrible Midas jaune et noir. Hideux frelon des villes qui demeure pourtant un repère si on s’est perdu. L’esplanade, marché les mardi et vendredi matin.

FANTASME TOUT A FAIT RIDICULE : un jour j’ai cru y voir Mathieu Amalric avec un pull orange. J’avais lu quelque part qu’il habitait dans le 11e arrondissement. J’ai suivi le pull orange un instant, mais ce n’était pas lui, moins beau, moins jeune, moins célèbre, pas du tout Mathieu Amalric en fait. Il faut traverser encore, encore un boulevard. Je peste : j’en ai marre de tous ces boulevards à traverser, je préfère l’autre partie de la rue, presque piétonne à l’exception du bus 96 (direction Montparnasse), celle avec les pavés, la petite place et les platanes. C’est tellement plus joli, on est un peu ailleurs, c’est le petit îlot du coin, faussement tranquille d’accord mais havre quand même. Il n’y a pas de banc c’est dommage. Le restaurant a l’air bien, il faudra que j’y aille un jour. Mon Quartier Général n’est pas loin : un grand café rouge dans les numéros 60, j’oublie toujours le nombre exact. Vous ne pouvez pas le louper, UN GRAND CAFE ROUGE. Il est aussi beau dehors que dedans. C’est la première fois que j’ai une telle passion pour un café. J’y vais à toute heure du jour et de la nuit et il ne m’a jamais déçu. C’est là que je donne tous mes rendez-vous. J’y vais seule aussi pour le plaisir d’y être. Je n’y fais rien de précis, je lis à peine le journal.

CONFIDENCE : je rêvasse, je m’éclipse, je fausse compagnie à la terre entière. Le temps s’arrête. Et sûrement au bout d’un moment, je me lève, je paie mon café l’air de rien, et je pars comme si tout était normal. Je fais le chemin inverse jusque chez moi. Sûrement je repasse devant les boutiques obscures, je traverse les carrefours dangereux mais je suis un peu ailleurs, un peu dans une autre rue. Je ne pourrais pas vous la décrire tant elle m’échappe sans cesse, furtive, immatérielle et farceuse aussi sans doute.

 

Passage Delessert

Sybille Chevreuse


J’habite sur un quai, depuis quelques mois seulement : le Quai de Valmy, au numéro 161, à l’angle du Passage Delessert. Passage dont je ne sais aujourd’hui encore ni orthographier le nom, ni trouver la juste prononciation. C’est à l’angle du passage, simplement. Curieusement, je continue d’imaginer ce passage plus long qu’il n’est, comme si un passage ne pouvait être court…

Partant donc du numéro 161, se trouve le canal St-Martin, qui lui fait face. Plus précisément se trouve l’écluse qui plusieurs fois par jour s’ouvre et se referme, se remplit et se vide charriant chaque nouvelle fois l’eau sombre, ses habitants invisibles et ses passagers d’un voyage…

Chaque nouvelle sortie de mon immeuble sur le canal me procure cette même sensation de plaisir subtil qu’est celui de vivre près de l’eau…L’idée de son mouvement me rassure…

À l’angle du passage Delessert, avec un L et deux S ou un L et un accent aigu, se trouve le Chaland. Bar, qui fut jadis de quartier, pour se trouver désormais dans tous les guides de voyage. « Lovely neighbourhood with nice cafés » décrit le Lonely Planet de nos amis anglais de passage à Paris…Quoi qu’il en soit le Chaland semble avoir perdu son âme à mesure qu’il s’inscrivait dans les pages des guides touristiques. Il fut dit-on tenu par un ancien marin-pêcheur qui lui donna son nom actuel. Une légende sans doute…

Quittant le quai pour remonter le passage en direction de la gare de l’Est, on longe comme une étrange coupole blanche un peu aplatie, entourée d’herbes hautes. Espace laissé à l’abandon par une banque…Cette énorme toile blanche, tendue sur plusieurs mètres carrés recouvre, en réalité, un terrain de tennis inutilisé par les associés et collaborateurs de la Société Générale auquel il appartient. Pour moi, cet espace laissé ainsi en friche est un bol d’air architectural, une respiration dans l’habitat serré du quartier. Une étrangeté aussi. Une blancheur, qui une fois recouverte de neige imprègne de calme le passage. Un muret gris prolongé par un grillage haut entoure cet espace où herbes folles et désordre ont pris le dessus, entourant, dès le printemps, les portes de hautes couronnes herbeuses. Ici, aucun numéro, aucun chiffre, aucune indication géographique…

En face de cette bizarre protubérance, le centre bouddhique. Quelques statuettes blanches s’alignent dignement dans la vitrine du centre…Au premier passage on s’étonne de leur présence, puis on s’y habitue, comme beaucoup de choses sans doute, lorsqu’elles deviennent ainsi familières. Tout aussi naturellement je croise alors régulièrement des moines, vêtus de leur habit orangé. Tout à côté, baignant dans ce qui, par contraste, ressemble à une débauche de couleurs vives rose bonbon, l’entrée arrière de la crèche…Papas pressés guidant leur poussette croisent moines et adeptes bouddhistes dans un même élan contradictoire. Puis le passage se poursuit par des immeubles anciens rénovés. Un soir de début janvier, au numéro 7, j’ai volé un baiser à mon amoureux, sous une jolie branche de gui suspendue là…Lui, craignait que la porte ne s’ouvre…Mais allait-on nous réclamer le baiser ?…

 

La place de Ménilmontant

Sarah Melcion


Élément central, artère du quartier, place historique.

Je n’en connais pas bien l’histoire, mais son nom évoque à l’instant tout un monde d’évènements, un foisonnement populaire, une longue existence qui a vu naître je crois quelques figures emblématiques.

Autour d’elle se distribuent plusieurs rues animées.

Si l’on prend le boulevard de Belleville, cherche la terrasse du café "le soleil" et son brin d’exotisme, tourne ensuite à gauche, on découvre la rue des Panoyaux. Petite, elle grimpe doucement.

Lorsque je suis arrivée dans le quartier il y a quelques années, il y avait à l’angle en face du café le Montagnard (juste après "le soleil") un terrain vague entouré de palissades à moitié fermées.

C’était l’été de la canicule. Toute une végétation sauvage s’épanouissait là, un peu cachée, hors d’atteinte pour les passants. Parfois quelques fleurs s’échappaient par les interstices du mur et leurs odeurs suaves donnaient à l’entrée de la rue un petit air de campagne. Pour cela, j’ai commencé à aimer cette rue. Et j’avais dès lors, quand je montais pour rejoindre la petite place quelques mètres plus loin, le sentiment de m’échapper de la ville, d’entrer dans une zone un peu plus sure, un peu plus libre, territoire connu et familier où les lois seraient différentes.

Très animée, la rue des Panoyaux contient une grande variété d’endroits à vocation plus ou moins publique, plus ou moins sociale.

Un lycée, plusieurs cafés, un bon restaurant, une épicerie yougoslave, une maison de retraite, des ateliers d’artistes et d’architectes.

On trouve donc après le terrain vague, qui fut depuis nettoyé, construit et est maintenant une crèche, le lycée.

En face "le monte en l’air", petite librairie dédiée à la BD dans tout ses états. Endroit intéressant qui fût dans les années 80 un bar très fréquenté et plus ou moins illégal dont j’ai quelque vagues souvenirs. "Le monte en l’air", joli nom aussi qui accompagne la montée et nous préviens si l’on y prête attention, que l’on entre en zone libre, nous promet un peu de liberté et de jouissance. L’arrivée sur la petite place est une sorte de récompense, on la découvre soudainement au détour de le rue.

S’offre alors à vous de nombreuses possibilités pour passer un bon moment. Une terrasse, des cafés, le restaurant, haut lieu de rendez-vous d’une foule hétérogène qui vient y célébrer toutes sortes de choses. La rue Victor Letail, en face, s’y déverse également et amène venant d’une toute autre direction son flot de visiteurs.

J’ai longtemps adoré toute cette vie, ce foisonnement incessant, le bruit tard le soir, la musique en bas, en haut, à côté, les clameurs du quartier entier les soirs de match de foot quand un but est marqué. Le mélange des gens aussi, les arabes, les chinois,les yougoslaves, les africains surtout et les jours de marché. La fête de la musique où l’activité ne cesse qu’à cinq heure du matin, les repas de quartier, les gens qui jouent de la guitare et chantent jusqu’à l’aube,après la fermeture des bars...

La maison de retraite se trouve là également. Une zone de calme dans la frénésie de l’endroit, où la réalité est certainement un peu moins festive. Le médecin alcoolique qui y travaille aime cependant participer et finir la nuit parfois dans les bars. L’infirmier asiatique emmène toujours le même vieux monsieur boire son ricard le samedi matin. Les différents mondes se mêlent un peu. Et là, sur la place, à côté du café se trouve la porte verte. Ma porte. Elle à d’ailleurs assez de charme à elle seule.

Belle couleur, large, ancienne, une certaine prestance que confirme un siècle d’existence au moins.

 

Vue du troisième étage

Julie Portalis


De la fenêtre du troisième étage, je ne vois correctement de ma rue que la portion qui court du quai Gailleton (sur la gauche) à la rue de la Charité (sur la droite). Pour ça, il faut déjà que je penche beaucoup la tête d’un côté ou de l’autre. Si je la penche beaucoup sur la droite, je vois jusqu’à la rue Victor Hugo, le flux de passants et la bouche de sortie de métro. Si je la penche beaucoup sur la gauche, je vois les voitures qui accélèrent après le feu sur le quai, et les remous du Rhône.

Mais ce que je connais de mieux dans ma rue, c’est la portion que je vois depuis ma fenêtre.

En face de chez moi – au numéro 44 - c’est un immeuble bourgeois, avec frontons et petites balustrades en fer forgé. La porte de l’immeuble comporte deux hauts battants en bois. Choc : un matin, en ouvrant le rideau, j’ai vu tagué "PD !!" en vert sur le battant de droite. Le tag a disparu quelques jours plus tard. La boutique installée en bas de l’immeuble, pile sous mon regard, est un atelier d’encadrement. A première vue, l’atelier a l’air abandonné : les vitres sont sales et les affiches d’expositions placardées ne sont pas toutes jeunes. Mais l’atelier est ouvert chaque jour par l’un ou l’autre des encadreurs. Aveu : je les aime bien, les deux encadreurs. D’abord, le plus âgé : une cinquantaine heureuse, le ventre à peine bedonnant. L’autre, trente-cinq ans peut-être, très mince avec de longs cheveux. Il arrive en trottinette du côté de la rue Victor Hugo. Tous les deux fument ensemble sur le pas de la boutique.

A droite des encadreurs, c’est un atelier de graphistes – ou du moins ce que je crois être un atelier de graphistes. Je ne vois jamais personne y entrer mais quand je rentre le soir une petite lampe est allumée. A gauche des encadreurs, c’est une boutique type caverne d’ali baba, avec des tissus, bibelots, antiquailles. Un sacré bazar. La propriétaire est une dame qui peine souvent à fermer sa grille. Rien à signaler.

L’angle du quai Gailleton et de la rue des remparts d’Ainay – si je penche un peu la tête – est occupé par un bar-restaurant à l’habillage marron-mauve. J’y ai vu mes voisins alcooliques en terrasse, ce qui ne m’a jamais donné envie d’y aller. Entre le bar-restaurant et la caverne d’ali baba, il y a un immeuble très laid (au moins autant que le mien) avec un garage individuel au rez-de-chaussé. Le propriétaire du garage est l’heureux possesseur d’une Mini nouvelle-génération noire, avec le toit en damier noir et blanc (il rend très bien vu du troisième étage). Au volant de sa petite voiture, ledit propriétaire se retrouve souvent avec une voiture garée devant son garage et devant le panneau interdit de stationner, sortie de voiture. O sacrilège et joie du klaxon.

Maintenant, si je penche la tête de l’autre côté – donc à droite – je vois une vielle bouquinerie à la devanture verte, le bar tenu par de jeunes gens et, à l’angle de la rue de la Charité, une boulangerie.

Mais surtout, je peux voir ce que l’antiquaire du 43 a installé devant sa boutique, sur le trottoir. Il ne laisse jamais les mêmes vieilleries trop longtemps. La trentaine, les cheveux au carré, l’antiquaire ne décroche jamais un sourire. Même d’ici, ça se voit. Aveu : je croyais les antiquaires plus aimables.

Au-delà de sa boutique et après le croisement – il faut alors que je me torde le cou – la rue continue, plus sombre, plus animée. Mais sans encadreurs, ni vilain antiquaire, ni propriétaire de Mini au toit en damier blanc et noir.

 

Souvenir de rue

Joachim Séné


Ma rue d’il y a dix ans, à Clichy la Garenne, rue d’Estiennes d’Orves, le matin est bruyante de la rue Martre et du boulevard Jean Jaurès, toutes deux à sens uniques, contraires, l’une l’artère, l’autre la veine de la ville. Je sors de mon immeuble, dont la porte cochère est au centre exact de cette section de rue comprise entre la veine et l’artère, mesurant cent-sept mètres. Je me dirige vers le boulevard Jean Jaurès. A l’heure où je pars travailler, le fabricant de miroir de l’autre côté de la rue est déjà ouvert. Grand portail d’usine, bien réveillée à cette heure, qui résonne de reflets. Pendant les quatre ans où je suis sorti de mon immeuble deux cent dix-sept jours par an à cette heure (sauf arrêts maladie) je n’ai assisté à aucun accident de miroir, ni constaté aucune trace d’accident à mes retours le soir. Des miroirs de toutes tailles, portés par des ouvriers, seuls ou à deux, ou à trois selon la longueur des miroirs, des grands miroirs fixés sur les flancs des camionnettes, des miroirs géants portés par des remorques de camions, des miroirs ronds, des miroirs parfaitement carrés, des miroirs courbés, des miroirs pour ascenseurs, des miroirs pour boulangeries, des miroirs pour restaurants, des miroirs pour hall de grands hôtels, des miroirs pour quoi encore, on se demande : hall de gare, salle d’embarquement d’aéroport, caverne de trolls en Norvège ? Et malgré tous ces passages et ces manœuvres délicates dans une rue de seulement treize mètres de large, avec des voitures garées des deux côtés, malgré l’intérêt que cette rue présente comme pont entre veine et artère pour les voitures, les scooters, les motards, les livreurs, malgré la possibilité, toujours présente, de forcer le passage, de passer où c’est trop étroit et sans visibilité, jamais il n’y eut un éclat de miroir pour refléter le ciel ou les lampadaires.

Sur mon bout de trottoir, je tourne la tête, mon regard quitte l’usine et glisse le long de la façade de mon immeuble (qui aurait pu, sur une de ses pierres, être gravé de : « 1923 – architectes Louis et Martin »), briques jaunes, non pas rouges comme celles des villages du nord picard de mon enfance, et passe sur une gouttière qui tombe du toit et plonge dans le bitume du trottoir par une plaque en fonte au motif quadrillé, glisse ensuite sur la pierre de taille, grise, de l’immeuble voisin, dont les fenêtres du rez-de-chaussée sont ornées de colonnes taillées comme on l’imagine les pions d’un jeu d’échec, des volets métalliques, puis la porte cochère du numéro 3, et son digicode, faire attention à une éventuelle sortie précipitée, homme pressé, poussette, les incidents de ce genre furent au cours de ces années plus à craindre que les chutes de miroirs. Le 1bis est un artifice ajouté entre les immeubles du 3 et du 1, une pièce mal rapportée, une sortie de garage, une fenêtre, pas de porte, en hauteur celle d’un étage, le rez-de-chaussée, pas plus, sorte d’aberration urbaine, et quelqu’un pourtant vit ici.

L’immeuble du 1, sa porte cochère, son digicode, un bloc compteur télécom plastique poussiéreux, deux fenêtres rayées de grilles noires et des plantes derrière qui semblent s’agripper aux barreaux ; et puis c’est la vitrine du restaurant japonais, ex-chinois, avec l’apéritif offert et -10% à emporter. Je traverse sans regarder, la rue est à sens unique et avec un peu de chance un camion de livraison bloque la circulation.

Je regarde quand même, traverse, passe devant l’Etoile de Clichy : « cabines téléphoniques, cartes prépayées pour l’étranger, internet, em@il, fax ». C’est l’ex-Etoile de Clichy : « Epicerie des cinq continents », thés, patates douces, bananes plantains, racines de gingembre, pâtes de riz, épices, noix, piments. Je suis sur le boulevard Jean Jaurès, côté pair sens de circulation. Le 116, brique rouge et pierre de taille, haussmannien, une porte de fer forgé et verre, et près de cette porte sur le mur, une trace de plaque de médecin, ou alors la plaque elle-même si je décris le trajet de ma première année de travail, et sur cette plaque le nom du médecin qui me prescrivit mon premier arrêt de travail, après une semaine de soixante douze heures sur un projet informatique pour Guerlain, dont personne ne garda un bon souvenir, rien que ce mal au dos, mal du bureau, ces trente-trois heures de trop.

Je continue vers le centre, et croise, peut-être sur le passage clouté de la rue du Guichet, cette femme, la cinquantaine, aux longs cheveux blancs, qui marche chaque matin en sens inverse du mien. Je la croise presque tous les matins, jamais au même endroit, cela peut-être devant la plaque absente du médecin, ou devant l’agence immobilière tenue par le fils de mon propriétaire, ou devant le Mac Do de la place de la mairie (où j’avoue avoir deux ou trois fois petit-déjeuné pour les pancakes et le sirop d’érable et pour cause de frigo et placard vides), cela peut-être en passant devant le Bar de l’Avenir, qui aujourd’hui a disparu, ou plus loin encore, après la place de la mairie, rue de Neuilly, sous le balcon du kiné barbu qui fume la pipe à huit heures et demi du matin, cela peut-être aussi à la gare, d’où elle vient, où je l’ai croisée un jour, elle descendait du quai vers lequel je montais. Pendant ces quelques années, à chaque fois que je l’ai croisée, je me suis demandé où elle pouvait travailler. Son âge, sa coiffure non coiffée, simplement ses cheveux blancs en queue de cheval jusqu’au milieu du dos, un pas lent, calme, très droite elle regardait loin devant elle. Toujours habillée de noir, en toute saison, portant à l’épaule un sac à main noir plat, presqu’une sacoche, difficile de l’imaginer à quelque poste que ce soit, peut-être administratif, peut-être l’accueil d’une société, peut-être à l’usine de miroirs, mais elle serait alors toujours en retard et sa démarche tranquille, presque aérienne (touche-t-elle le sol ?) montre qu’elle est bien sûr à l’heure, pour quelque part. Et puis un matin je l’ai vue entrer dans un immeuble de ma rue, au numéro 3, elle y a croisé une poussette. C’est un immeuble sans plaque, sans société. Elle rentrait tout simplement chez elle, de son travail de nuit, infirmière peut-être. Et puis un autre jour j’ai pris conscience que je ne la voyais plus depuis des mois, et les jours suivants toujours pas, j’ai pensé qu’elle était en retraite.

A la place de la mairie, je traverse le boulevard, je traverse la place, et emprunte la rue de Neuilly. Elle a beaucoup changé au cours de ces années. Elle commence avec, sur le trottoir de droite, des magasins, je ne m’en rappelle d’aucun, à part de cette librairie, restée fermée et à vendre pendant tout le temps que je suis passé devant, c’est-à-dire plus de quatre ans, sans doute était-elle dans cet état depuis plusieurs années déjà. Derrière la vitrine, des livres empilées et des piles renversées, des livres par centaines, des livres par milliers, tous emprisonnés derrière le panonceau de l’agence immobilière et une grille de fer. Pendant toutes ces années pas une revue, pas un livre de poche, rien n’a bougé que la recouvrante poussière. Aussi, les rêves, de m’y voir, là, derrière le comptoir, après avoir rouvert la librairie, et sauvé les livres.

Présentation de l’ouvrage de Thomas Clerc et de l’atelier d’écriture sur le blog de la librairie Litote en tête

Atelier d’écriture sur la ville
Publié le 20 février 2010
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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