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LIMINAIRE
Séance 243



Proposition d’écriture :

Fabriquer de la cohérence à partir de l’hétérogénéité, tant des propos que des outils, et du sens, dans un questionnement fond/forme permanent qui explore avec humour le mot comme matériau à trois dimensions, à travers ses phonèmes, ses graphies, ses sens variés. Réaliser un montage articulé de plusieurs poèmes puisant dans l’ensemble des pratiques de poésie contemporaines (sonore, visuelle, autofictionnelle, citationnelle…). Commencer chaque nouveau poème par le dernier mot du précédent.



F.aire L.a F.eui||e (f.l.f.), Anne Kawala, Éditions Le Clou dans le fer, 2008.

Présentation du texte :

« L’intention est de sortir de l’impasse, écrit Patrick Beurard-Valdoye dans sa préface. D’échapper à des catégories que nous savons obsolètes. La notion de genre en particulier, telle qu’elle est pratiquée en librairie ou par les médias. Le « mauvais genre » consisterait justement à faire de tout, un genre. L’ambition est ici de fabriquer à partir de l’hétérogène. Et de fabriquer quoi ? sinon de la cohérence justement. Cette pratique use de techniques connues de l’art contemporain, la contrainte, le prélèvement, la kyrielle, une narration aux points de vue flottants, l’ironie, le jeu de mots, l’enchaînement de parties documentaires, la passion des noms propres, remparts aux lieux-communs. »

Le premier recueil d’Anne Kawala est un montage articulé de 115 poèmes vaguant dans l’ensemble des pratiques de poésie contemporaines (sonore, visuelle, autofictionnelle, citationnelle…) pour faire sourdre de l’hétérogénéité, tant des propos que des outils, du sens, et peut-être a contrario un portrait en creux, yeux rivés sur l’Altérité. En filigrane à l’échafaudage de textes pensés comme livres, Anne Kawala pratique la poésie visuelle (sous forme de cartons d’invitations, ou d’objets adressés) et la poésie sonore écrite pour des lectures / performances dans des cadres spécifiques, liés en particulier à des expositions d’art contemporain.

« Plusieurs principes ont régi l’écriture de ce livre. Comme préalable : désirer sortir du corpus de vocabulaire auquel chaque écrivain peut se trouver être soumis. Pour se faire une règle simple : commencer chaque nouveau poème par le dernier mot du précédent - et ce avec aucune limitation dans l’hétérogénéité de l’écriture. Mais ce principe, dans la liberté d’exploration qu’il crée, crée justement un infini, qui dans un livre est un impossible. Pour s’en défaire, les mots-pivots de la première partie ont été anagramatisés. La question du corpus était investie à l’inverse : il s’agissait d’écrire connaissant le premier et le dernier mot, sans rapport, et pourtant d’y conjoindre du sens. »

Extraits :

53 (Vu) /114

Vu l’œil, le morbide, l’ell, disons la morale, voilà Georges Bataille convoquent. Bonjour Georges, Bonjour Anne, Ca va ce matin ?, Ca va : tu vois j’écris Georges Bataille et tu arrives, c’est merveilleux, et toi comment vas-tu Georges ? Ecoute d’ici je ne sais pas quoi te dire parce que tu ne peux pas te permettre de te faire passer pour omnisciente si tu le fais c’est-à-dire si tu dis ce que je te dis maintenant tu n’as plus qu’à gagner ta vie en étant médium, Ah oui ça non je ne veux pas avoir une roulotte devant le Père-Lachaise au fait tu sais qui j’ai vu en face de Chopin l’autre jour ? Oui mais dis le à ton lecteur lui il ne le sait pas, Ah oui c’est vrai tu as raison maintenant toi tu sais ce que les morts font avec les morts mais je ne suis pas sûre d’avoir envie de savoir ça tout de suite alors je préfère dire à mon lecteur qu’en face de la tombe cher Lecteur en face de la tombe du concubin de Georges Sand cher Lecteur cher Georges cher vous tous il y avait Vivant Denon oui complètement oublié de tous complètement complètement ignoré par les foules qui passaient entre les tombes et qui cherchaient toutes celle de F.C. un homme fleurissait consciencieusement Fred il n’avait pas un geste pour Vivant je n’ai pas osé lui demander un petite rose pour V. parce qu’il me regardait avec des yeux très noirs très très profondément enfoncés dans leurs orbites et il me regardait si méchamment rendre hommage non pas à Chopin mais à V.D. tu te rends compte alors tu sais quoi Georges tu sais je suis partie toute penaude entre les autres tombes en ayant honte de ma lâcheté devant la mémoire de Denon et puis je sortie du cimetière je suis rentrée chez moi et j’ai attrapé le premier bouquin de Vivant qui était dans ma bibliothèque non là Georges je mens je mens mais je voulais tellement le faire tellement mais je ne pouvais pas parce qu’à l’époque presque tous mes bouquins étaient dans des cartons parce que je n’avais pas ma grande étagère tu vois, Oui Anne je vois mais maintenant tu te calmes et tu respires normalement. Vous comprenez, cher Lecteur, qu’on ne discute pas tous les quatre matins avec G.B. Et que c’était diablement excitant de lui confier, mais à vous aussi bien sûr, oui, ce honteux petit incident. L’œil, le morbide, l’ell et la morale. L’image précédente a été réalisée à l’I.A.C (l’Institut d’Art Contemporain) de Lyon (entendu l’yack de lion, un monstre hybride, non rien d’aussi singulier) c’est la photographie cadrant un grand quart d’une diapositive projetée. Honnêtement, je ne me souviens plus qui a réalisé cette série de diapositives. Je n’ai pas envie. Ce n’est pas une négligence envers vous, envers lHenryk Olesen, je préfère, aujourd’hui, me souvenir de qui m’avait dit d’aller voir cette exposition – s’en souviendrait-elle elle-même ? Une actrice (est-elle actrice finalement ou a-t-elle dégoté un poste (de ?) à l’université de Bourgogne ? j’ai eu un appel de cette université il y a quelques jours, et je me suis dit c’est elle, alors est-elle devenue les deux ?, elle en est bien capable non pas dans les faits mais dans la conquête :) c’est une conquérante fragile, mais destructrice. Une actrice, oui, une actrice. C’est en ça je crois que L. ne l’est pas. L. c’est une amie de lycée, elle a été la petite amie de mon frère et je n’ai pu être tout de suite amie avec elle quand elle était la petite amie de mon frère ; et son ami d’aujourd’hui n’a pas pu être tout de suite ami avec moi parce que je suis la sœur de l’ex-petit ami d’L., qui n’est pas, à mon sens une actrice, (L. ce n’est pas pour L. comme une sorte de Ladies in the Dark de C. Fiat). L. n’est pas l’ell, n’est pas l’œil, le morbide, disons la morale, rien de tout ça ; alors que l’autre l’actrice m’a introduite à Georges Bataille férocement. « Tu n’y comprends rien » me disait-elle. « Tu ne comprends rien à Klossowski » rajoutait-elle. Nous partions à trois pour la Pologne, nous étions encore à Lyon, non, nous venions de sortir de Lyon, j’étais à l’arrière, elle était devant assise à la place du mort, je lisais La révocation de l’Edit de Nantes de Klossowski, elle se faisait filmer par le garçon qui conduisait et qui filmait en même temps, elle se faisait filmer ses seins nus elle soulevait son pull et son tee-shirt les autres automobilistes la voyaient elle avait de jolis seins une peau très blanche, respire !, puis s’est rhabillée, de la place du mort elle est venue a l’arrière et je lui ai montré Klossowski elle a du me dire à ce moment là que je n’y comprenais rien. Répondre à cela n’est pas possible j’ai repris ma lecture en me disant que je n’y comprenais rien peut-être ais-je compris grâce à cela ce que je ne comprenais : je n’en suis pas sûre. Ce voyage en Pologne a été dévastateur parce que je rentrais sur la terre de mes ancêtres, ces ancêtres dont ma grand-mère mon grand-père mort alors ne cessaient de me parler en polonais je ne comprenais rien puisque je ne parle pas polonais. C’est une chose curieuse, c’est un reproche fait à mon père de ne nous avoir appris le polonais alors que lui le parle couramment, il n’a parlé que cette langue jusqu’à sept ans âge auquel il est entré dans une école française en France avant en France il ne côtoyait que des polonais immigrés ici travaillant jours nuits aux mines, un reproche maintenu tu, ma mère est française et ne parle pas le polonais, pourtant mes parents quand ma mère a été présentée à sa belle-mère ma grand-mère a été présentée comme étant polonaise, et tout le monde y a cru. Ma mère est petite et brune. Mon père est grand et blond. Po land, c’est littéralement le pays des plaines. Une plaine est indéfendable. Qui ose tactiquement mener une guérilla dans un pays de plaines ? La Pologne n’a cessé d’être balayée, les Russes, les Allemands, les Norvégiens. Mon père a un physique de Viking. Ma mère a un physique de slave. Ou : ma mère a un physique d’Espagnole. Je ne connais pas d’origine espagnole du côté maternel de la famille, personne n’en a jamais parlé. Français x française = française à physique d’espagnole ou de slave.

F.aire L.a F.eui||e (f.l.f.), Anne Kawala, Éditions Le Clou dans le fer, 2008.

Présentation de l’auteur :

F.aire L.a F.eui||e avec une préface de Patrick Beurard-Valdoye, est paru aux éditions du Clou dans le Fer (collection expériences poétiques, dirigée par M. Batalla, en 2008. Juin 2005 : DNSEP aux Beaux-Arts de Lyon. Février – Juin 2004 : Lousiana Tech University – Lousiane, USA. 2000-2005 : Beaux-Arts de Lyon. Anne Kawala pratique la poésie visuelle (sous forme de cartons d’invitations, ou d’objets adressés) et la poésie sonore écrite pour des lectures / performances dans des cadres spécifiques, liés en particulier à des expositions d’art contemporain.

Liens :

Le blog d’Anne Kawala

Le site d’Anne Kawala

Conférence d’Anne Kawala avec Sabine Macher à la Bibliothèque de la Part-Dieu de Lyon

Le site de la revue en ligne Corner !

Texte sur les notes convergentes de Bernard Heidsieck (pdf)

Le site de son éditeur Le Clou dans le fer

Anne Kawala : F.aire L.a F.eui||e (f.l.f.)
Publié le 27 juin 2008
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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