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LIMINAIRE
Séance 245



Proposition d’écriture :

Une relation entre un homme, une femme. L’écriture oscille entre la forme fragmentaire d’un ensemble de proses brèves et parfois poétique ou purement factuelle. Le texte dérive peu à peu vers un travail de fiction, sans attachement à une unité de lieu et de temps. Entre documentaire, fiction et récit, c’est toujours par le prisme du travail d’images que se raconte cette histoire de couple.

Super 8, Alexandra Baudelot, Publie.net, 2008.

Présentation du texte :

Une série de proses brèves, découpées avec la plus extrême précision, et qui ne sont pas un mouvement vers le réel, mais une captation par le langage de ce qui se joue dans le temps limité et fragile d’une relation entre un homme, une femme, l’ensemble filmé avec une caméra.

« L’expérience texte, écrit François Bon, entre image et réel, dans ce jeu homme femme redoublé par le rapport passé présent, et parce que l’écriture devient le seul recours pour aller par delà ce qui se joue entre ces quatre vecteurs de tension, cela prend tout son sens avec le texte que propose Alexandra Baudelot. »

Extrait :

« J’ai beaucoup marché sur la plage et je me suis perdue. J’ignorais qu’il puisse y avoir tant d’obscurité dans la lumière. Je continue tout droit sans m’arrêter. Ainsi j’irai loin. Très très loin. Depuis le temps que je l’observe cette ligne d’horizon je vais bien finir par la rattraper. Elle me reconnaîtra sans doute. Ou peut-être pas. J’ai perdu beaucoup de peau depuis que je suis partie et mes cheveux sont un peu moins enveloppants et surtout les racines noires commencent à apparaître. J’ai beaucoup maigri et il me semble qu’on commence à voir les deux enfants que j’ai porté dans mon ventre. Mes pieds sont crevassés. C’est une douleur que je connais. Avant, cette douleur s’attachait aux lumières électriques quand je portais des vêtements de tulle blanc, aériens et volages. Quand je… j’étais quoi ? Quoi ? Je ne sais plus. La ligne devant moi, elle ne se rapproche jamais. Je crois que je vais marcher longtemps et m’endormir sur cette plage. Je crois que je ne ferai plus jamais l’amour avec un homme. Je n’ai plus d’intérieur à l’intérieur de mon corps. C’est une autre douleur qui remonte de temps en temps. C’est une douleur par à coup, des petits coups brefs, réguliers, qui parfois s’accélèrent ou ralentissent, accompagnés d’un souffle d’air sur mon cou, un souffle chaud et humide. C’est une douleur qui s’arrête d’un seul coup. Je n’ai jamais su pourquoi ça s’arrêtait d’un seul coup. Probablement parce que ça vient aussi comme ça, d’un seul coup, et ça aussi je n’ai jamais su pourquoi ça venait d’un seul coup. Cette douleur qui commence à s’endormir. Je vais m’endormir et je n’aurai jamais, plus jamais cette douleur. Je n’aurai plus jamais d’intérieur non plus. Il suffit de dormir et marcher, oui, jusqu’à la ligne devant moi. C’est sûr que là j’aurai trouvé mon lieu. Votre regard mademoiselle, portez-le loin devant vous, il faut que votre visage porte tout l’espace que vous embrassez de votre regard. Ça marchait plutôt bien. C’était des années d’entraînement aussi. Je marche jusqu’à la ligne d’horizon et puis je ne marche plus. Je ne fais plus l’amour. Je supprime l’intérieur de mon corps et avec ça la douleur. Il ne se passe pas grand chose par ici. Il y a des oiseaux qui passent dans le ciel. C’est comme ça que je sais que les racines de mes cheveux redeviennent noires et que ma peau part en morceaux. Un jour j’ai tenté l’obscurité et le froid. L’obscurité c’est parce que je laissais les volets de la chambre conjugale fermés même en plein jour et le froid parce que c’était l’hiver et que les fenêtres restaient ouvertes. J’aime bien quand l’air circule. Je passais tout le jour et toute la nuit dans mon lit. Je voulais que tout s’efface autour de moi et moi avec. De temps en temps des gens venaient me voir. Ils ne comprenaient pas que je reste endormie comme ça dans le noir et dans le froid. Mais c’est surtout qu’ils ne comprenaient pas que je veuille tout supprimer. Finalement ça n’a pas marché. Je pense que c’est parce que je suis restée. Oui, j’aurais du partir aussi. Maintenant je suis partie. D’ailleurs je ne sais plus où je suis. Si je me retourne il n’y a personne derrière moi. Que les oiseaux qui passent. Et ce corps qui disparaît avec les oiseaux qui passent. Passez encore. Cheveux tomberont et peaux flétries. Mes peaux n’accrochent plus la couleur, mes peaux, oui elles sont multiples, autant de peaux que je ne peux plus parcourir. Pieds sécables, attention aux surfaces rudes. Et les enfants, je commence à les voir sur mon ventre. Jour après jour il s’abîme. C’est ce qu’il me reste des enfants. De toute façon ça faisait déjà bien longtemps que ce corps ne m’appartenait plus. Je faisais des efforts immenses pour ne pas le voir. J’ai même teint mes cheveux en blond. Ça les a rendu sécables. La plage, ce chemin tellement simple que lorsque je suis partie personne ne s’est méfié. »

Super 8, Alexandra Baudelot, Publie.net, 2008.

Présentation de l’auteur :

Alexandra Baudelot est critique d’art. Elle écrit sur la danse contemporaine et la performance. Elle collabore entre autres aux revues Mouvement et Parachute. Elle est invitée comme programmatrice et conseillère artistique sur des festivals de danse contemporaine et performance (Cruces Femeninos, à La Casa Encendida à Madrid en mars 2006, et Festival La Mekanica, à Barcelone en septembre 2006). Elle dirige la revue Mission Impossible. Elle travaille actuellement sur la conception d’un livre qui s’inscrit dans la continuité de la création des Feuillets d’hypnos / 237 actions pour la scène mis en scène cet été par Frédéric Fisbach au festival d’Avignon à la cour d’honneur du Palais des papes.

Liens :

Présentation de l’ouvrage par François Bon sur le site de Publie.net

Présentation du livre d’Alexandra Baudelot paru aux Presses du réel

Un texte d’Alexandra Baudelot sur Christophe Fiat

Interview de Bernard Heidsieck par Alexandra Baudelot pour la revue Mouvement

Alexandra Baudelot : Super 8
Publié le 11 juillet 2008
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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